Mon cher, très cher François,

Alors que ta nomination de l’année passée m’avait déjà complètement coupé la chique, je m’étais presque habituée à te voir gesticuler (beaucoup) et ne pas faire grand-chose pour cette si belle cause qu’est la protection de l’environnement (beaucoup aussi).

Je sais pas, après la démission en pleurs de notre bon vieux Nico national – qui n’était pas parfait, certes, mais qui avait au moins l’air d’en avoir un minimum quelque chose à foutre – retour à la normale, comme dirait une excellente chanson de Matmatah que je te conseille vivement d’écouter.

Je croyais, assez naïvement, je dois l’avouer, que j’avais déjà tout vu avec toi – que tu ne pouvais plus me surprendre après le renoncement d’interdire le glyphosate et la décision d’abandonner la division par 4 de nos émissions de gaz à effet de serre pour la remplacer par la neutralité carbone pour 2050 – susurrant doucement à nos oreilles le mot énigmatique de « captage des émissions », procédé pas du tout viable pour le moment et qui m’a plutôt fait craindre un nouveau brossage dans le sens du poil de vos copains les industriels à coups de « allez-y les gars, on fermera le tuyau quand l’humanité sera à moitié décimée – on a de la marge ».

Et là, alors que j’étais encore toute endormie, tournant au ralenti par cette chaleur me faisant VRAIMENT craindre le pire pour les années à venir et pour l’enfant que je suis actuellement en train de fabriquer, tu m’en as bouché un coin dis-donc. Et dieu sait que boucher un coin de Manon Woodstock, c’est pas à la portée du premier gus venu.

Alors c’est comme ça ? En plein été, tu nous sors de ta manche comme si de rien n’était – sous le regard médusé d’une partie de la population au courant de ce scandale absolu – une justification au gazage en règle dont ont été victimes les militant.e.s non-violent.e.s et écologistes du mouvement Extinction Rebellion ! Ben merde, faut avouer que tu as quand même fait très fort sur ce coup-là !

Mais attend, c’était qui déjà, ces gens ? Laisse-moi te rafraîchir la mémoire, ça te fera du bien avec cette fournaise. Extinction Rebellion est un mouvement qui manifeste contre l’extinction des êtres vivants (dont on est en pleine 6ème édition de masse, je te le rappelle quand même au passage, hein !) et qui prône la désobéissance civile – toujours non violente. En gros, faire chier un minimum de monde pour alerter et sensibiliser un maximum d’autres personnes.

Et ces gens, qui avaient initialement prévu de bloquer la circulation de manière pacifique sur le Pont au Change à Paris, on finalement changé de programme en voyant le nombre disproportionné de cars de CRS sur place – pour se rendre au pont de Sully afin de concrétiser leur action servant à alerter les citoyen.ne.s, les pouvoirs publics et les détenteur.rice.s du pouvoir économique de toute la belle merde qui va très bientôt nous exploser à la gueule. L’après-midi devait donc se dérouler paisiblement : ateliers, spectacles et délibérations collectives étaient au programme…les militant.e.s étaient 300 et motivé.e.s malgré le cagnard. Ils avaient même prévu des médiateurs pour calmer d’éventuel.le.s automobilistes mécontent.e.s. On est bien d’accord que ces gens-là, c’est pas vraiment des Black Blocks, hein mon François ?

Sauf que l’après-midi joyeux a bien vite tourné court, puisque c’est entre 20 et 30 cars de CRS (20 et 30 cars pour 300 péquins non-violents putain – ça me fait halluciner, on se croirait dans 1984 !) qui ont rapidement débarqué et qui ont viré, au bout de 30 minutes seulement, la totalité des manifestant.e.s – après une sommation suivi d’un gazage presque simultané. Un gazage en plein dans les yeux à moins d’un mètre. Sur des gens qui étaient juste assis par terre, qui ne cassaient rien et qui ne faisaient qu’exprimer leurs revendications plus que légitimes. Mais c’est que ça me fait frissonner de la colonne vertébrale ces conneries !

Mais le pire, c’est que les CRS ne se sont pas arrêtés là, puisque que certain.e.s activistes ont aussi rapporté avoir été victimes de coups de pied, de bouclier et de matraque. On a également vu des manifestant.e.s traîné.e.s sur plusieurs mètres à même le sol, occasionnant des brûlures – mais aussi des prises par le cou – alors que la procédure voudrait pourtant que les CRS s’en tiennent à un portage strict.

Et toi, mon bon François, tu es arrivé comme une fleur sur les plateaux TV en justifiant l’action des CRS, parce que quand même, « le but, c’était que les gens s’en aillent » et tu as conclu, absolument superbe, que le temps n’était plus aux manifestations. Ah bon ? Ah ben ça c’est la meilleure de l’année, tiens !

Parce qu’il y a quand même un truc qui me chagrine dans ce que tu dis…Si le temps n’est plus aux manifestations, il est à quoi alors ? A rôtir sur les places des centres-villes toujours plus bétonnés et sans végétation ? A faire comme si rien de grave n’était en train de se passer parce que “tu contrôles la situation” ? Parce que je sais pas, mais il me semble pourtant que vous vous faites un peu sécher les couilles sur place au Ministère de l’Environnement, tu ne trouves pas ? C’est quoi ton action au juste ? C’est baiser les pieds de Bayer ? C’est dérouler le tapis rouge aux entreprises qui produisent des énergies fossiles de la manière la plus dégueulasse qui soit ? C’est encourager la chasse alors que le vivant est en train de se casser la gueule ? Bordel, je suis toute perdue, ça y est ! Dis François, tu ne nous prendrais pas un peu pour des billes là ?

Je me doute bien que ce n’est pas toi qui a donné l’ordre du gazage et de la brutalisation de manifestant.e.s qui scandaient « La police avec nous, on fait ça pour vos enfants » et d’ailleurs je me fous absolument de qui l’a fait – on ne va tomber dans des cékiki absolument stériles…mais que tu oses justifier ces actions et rebalancer, telle une tartine de Nutella pleine d’huile de palme à la gueule des activistes que “eh bande de branleurs, faudrait peut-être agir au lieu de manifester et de faire chier le monde” – là, tu me scies les pattes.

Donc voilà, bienvenue en France, en 2019, dont la violence à l’encontre de Zadistes ou plus récemment de gilets jaunes – m’avait déjà pas mal refroidie et m’avait fait me questionner en profondeur sur ce supposé pays des droits de l’homme, de liberté, de l’égalité et de la fraternité que nous sommes censés être. A l’aube d’un changement climatique que l’on va se prendre en pleine gueule et qui va laisser la planète entière sur le carreau, tout ce que notre gouvernement sait faire c’est gazer et matraquer des manifestant.e.s qui chantent, qui jouent de la musique et qui ne présente aucun signe d’une violence quelconque. Parce que c’est ce que vous voulez, n’est-ce pas ? Un bel espace public sans aucune revendication, où personne ne vous contredit et n’ouvre sa gueule.

Faudra-t-il que nous mettions le pays à feu et à sang pour que tu fasses enfin quelque chose ? Je commence sérieusement à me poser la question.

Je ne te fais pas la bise, ça donnerait des haut-le-cœur à mon bébé.

Manon Woodstock.