Le coin des inclassables

Où est ma place ?

Hors-limites. Non catégorisable. Sans groupe. Au-delà des cases. Tous ces mots semblent avoir été choisis pour me définir avec une acuité toute particulière depuis que j’ai fait ma fausse-couche.

Certains jours, c’est ce que j’ai l’impression d’être : tout et rien à la fois. Et je dois dire que malheureusement, la plupart du temps, c’est surtout rien. Je ne suis plus une femme sans enfants. Je ne suis plus primipare. Je ne suis pas maman pour autant. Je ne me situe plus nulle part. J’erre dans les limbes et j’ouvre toutes les portes que je rencontre en espérant retrouver mon chemin. Pour l’instant, ce sont toutes de voies sans issues.

C’est un sentiment à propos duquel je n’ai pas lu beaucoup de témoignages et j’avoue parfois me sentir un peu seule dans mon ressenti. C’est comme si j’expérimentais un nouveau concept et que je devais y aller à tâtons pour conceptualiser la chose.

Avant cette grossesse tant attendue, je me sentais extrêmement bien dans mes baskets. J’étais à l’aise dans mon corps de femme, je me sentais en forme, j’avais envie d’être belle, de plaire – autant aux autres qu’à moi-même, je me sentais totalement en phase. Et puis bébé 1 a débarqué (oui, je sais, on lui a donné un nom très « patient 0 » 😀 ça doit être notre incorrigible côté Sci-fi qui s’exprime) et rien qu’en quelques semaines, tout a changé. Mon corps a commencé à se modeler autrement, mon ventre s’est durci, je ne pouvais plus dormir dessus et je vous passe les autres changements intérieurs que j’ai ressenti. Je devenais une future maman et bien que j’ai trouvé certaines de ces sensations assez étranges, je les ai accueillies en même temps que mon bébé. Et puis l’embryon est mort dans mon ventre, me laissant toute pantoise et déboussolée avec un corps qui – en quelque sorte – ne m’appartenait plus vraiment.

Le plus dur à gérer dans toute cette histoire est d’entendre, parfois, le ton un peu moqueur de certaines mamans à qui j’en parle. Un peu comme si elles me disaient « ah ben si tu penses que ton corps ne sera plus pareil après à peine un mois de grossesse, je te laisse deviner ce que c’est pour 9 mois ». Oui, c’est indéniable – mais toi, tu as eu la plus jolie des compensations…un merveilleux cadeau en échange de toutes ces modifications brutales. Moi, à part des litres de sang dégoulinant de mon utérus désormais vide, un ventre qui n’est toujours pas remis en place deux mois après et le passage violent de ‘futurs parents’ à ‘futurs rien du tout’ – j’ai eu que dalle. Mon bébé est mort dans mon corps, mort dans ma tête et a fait sa valoche en me laissant complètement perdue dans mes sensations physiques. Un peu comme si mon corps me disait « et surtout, maintenant, débrouille-toi ma grande ! ».

Et c’est dommage. Les réactions que j’ai pu avoir quand j’en ai parlé n’ont pas toujours été des plus habiles (même si je sais que ça a plus été maladroit que réellement malveillant) et m’ont parfois donné le sentiment que je n’avais aucune légitimité à m’exprimer sur le sujet. Que je ne savais pas ‘ce que c’est’, que je ‘pleurnichais’ un peu beaucoup alors que d’autres ont fait le Vietnam et n’en font pas tout un foin. Non, je ne sais pas ce qu’est un corps après une grossesse aboutie et je n’ai pas la prétention de m’exprimer sur le sujet. Mais je sais ce qu’est un corps après une première grossesse qui se termine en fausse couche précoce et c’est loin d’être la vie en rose.

Je profite de ce billet pour remercier celles et ceux qui ont fait preuve de bienveillance – parce que j’en ai reçu aussi, heureusement. J’ai eu affaire à des mamans qui comprenaient que je puisse me sentir si chamboulée physiquement, même après un petit mois. J’ai même eu une belle reconnaissance de la part d’une autre blogueuse avec qui j’échange – qui a su mettre des mots et qui a complètement compris ce « nulle part » dans lequel je me trouve actuellement (ColombesMum, si tu me lis, milles merci à toi ❤ ).

Je me sens perdue dans mon corps, un peu comme s’il était soudain devenu trop grand pour moi. Mon ventre résonne comme une immense cathédrale dans laquelle on aurait lancé une belle rebondissante. Et c’est dur.

Je me sens tellement vide. Vide de cet enfant que j’attends de toute mon âme. Et ça va peut-être paraître dingue à certain.e.s d’entre vous, mais je le ressens presque physiquement. Je sens mon ventre, il y a eu quelque chose à l’intérieur mais maintenant, il n’y a plus rien et ça me rend malade.

Le plus dur, c’est les symptômes de grossesse qui sont restés – un peu comme un écho persistant de l’évènement traumatique que j’ai vécu. Je continue à supporter les nausées, le spotting occasionnel, les seins douloureux et la fatigue extrême tout en sachant pertinemment que je ne suis pas enceinte. Un peu comme si mon corps tout entier brûlait tellement d’envie d’une nouvelle grossesse qu’il m’en faisait incessamment revivre les symptômes. C’est une véritable torture. Tous les mois, mes règles me font l’effet d’une gifle. Parfois, j’ai envie de me baffer moi-même en retour. Je ne suis que colère et incompréhension.

Finalement, je crois que c’est là que tout trouve sa source. Dans la colère. Malgré toute la capacité de pardon que j’ai déjà jetée dans la bataille, reste une frustration extrême qui m’a complètement déconnectée de mon corps. Et j’ai beau me battre comme une belle diablesse, c’est une réalité : pour le moment, je suis incapable de rebrancher les fils. Je suis en mode hors ligne, en plein décalage de perceptions.

Donc j’erre un peu sans but, en espérant qu’un matin, je vais enfin me réveiller avec un ventre non bizarroïde, avec une absence de symptômes fantômes et avec cette sensation tant attendue que cette fausse couche est bien définitivement derrière moi. Je donne le change. Je recommence à prêter une attention particulière à mon apparence, sans y croire vraiment. Ça va revenir un jour, non ? Dites-moi que ça va revenir !

Forte de toutes ces constatations sur mon propre état, voici quelques conseils à destination de qui voudra bien les entendre :

  • Sachez recueillir la parole des femmes qui ont fait une fausse couche, précoce ou non, lors de leur première grossesse. Le fait de passer du statut de future maman à « ah ben finalement non en fait » est un rétropédalage extrêmement difficile à avaler – même quand l’embryon en était à ses toutes premières semaines.
  • Comparez ce qui est comparable. Inutile de fanfaronner à coup de ‘si tu voyais mes vergetures’ ou ‘oh la la, c’est rien, tout va vite se remettre si tu n’étais enceinte que d’un mois’. Rappelez-vous qu’une fausse couche est potentiellement très traumatisante quel que soit le stade de la grossesse et que se retrouver avec un corps ‘plus tout à fait comme avant’ alors que le quotidien l’est bel et bien, c’est vraiment le plus dur.
  • Acceptez la souffrance de toutes ces femmes qui se sentent vides. Oui, il y a toujours pire cas que soi, c’est une réalité avec laquelle je ne pinaille pas. Mais comme déjà rabâché dans ma vidéo, nous ne sommes pas là pour faire un concours façon freak-show de la fausse couche la plus glauque ou de la pire marque indélébile post-grossesse que votre pitchou a imprimé sans le vouloir dans votre chair à la façon de l’éclair sur le front d’Harry Potter. On s’en fiche de la hiérarchisation de tout ça. Recommençons à accepter que nous ne vivons pas toutes les choses de la même manière et que toute souffrance est légitime du moment qu’elle est exprimée.

Toutes ces divagations pour confirmer que se remettre d’une fausse couche précoce mentalement et physiquement demande du temps. Je crois aussi que l’on devrait arrêter d’en minimiser les suites et que les femmes qui ont perdu un embryon de seulement quelques semaines devraient arrêter de s’entendre dire que leur souffrance n’est pas légitime.

Je vous embrasse et vous dis à vendredi.

Manon Woodstock.

10 réflexions au sujet de “Où est ma place ?”

  1. Coucou !
    Je suis désolée de lire ta douleur. J’ignorais tout de ta fausse couche.
    Je te serre dans mes bras virtuellement à défaut d’avoir des mots pour apaiser ta peine.
    Courage à vous deux 🌹

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  2. Bonjour.
    Merci pour ce magnifique article auquel je m’identifie ENTIÈREMENT !
    Tout s’est écroulé autour de moi le 14 février dernier lorsqu’on m’a dit que MA grossesse s’était arrêté, le coeur de MON bébé ne bat plus. Tout était fini. Certe, il ne fesait que 2cm, mais c’était MON bébé, ce bébé tant attendu.
    Le plus difficile est d’entendre des « mais c’était qu’un caillot de sang, tu en auras d autres », « tu es encore jeune ce n’est pas grave », « ca arrive à pleins de femmes » OK mais de 1 personne ne sait si j’aurai la chance d’avoir une seconde grossesse, et encore moins qu’elle se passe bien. Et oui c’était un « caillot de sang  » mais j’ai vu ses petits bras se dessinés, ses jambes, la forme de sa tête dans cette foutue écho mais pas de petit coeur qui bat… et puis c’était mon bébé que j’aimais déjà tant.
    Bref, 10 jours sont passé, 4 échographies plus tard et visites chez 3 gynécos différentes pour que j’y « croit » enfin, mon bébé est toujours en moi, sans coeur, sans vie, mais il est là attacher à moi. Comme si lui aussi n’avait aucune envie de me quitter… pas une goutte de sang, pas une douleur, rien. Du coup demain, je devrais prendre des cachets pour l’aider à se détacher. J’appréhende. S’il n’y arrive pas, je passerai sur la table d’opération pour un curetage. Puis ainsi va la vie.

    En tout cas je t’envoie plein d’ondes positives ❤ et merci pour tout.

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    1. Bonjour et merci pour ton commentaire qui me touche beaucoup. Que te dire mis à part courage…Je ne peux pas parler pour moi et te dire que dans un mois tout ira mieux, j’en suis à mois + 2 et je ressens encore tellement de colère et d’injustice face à ce qui vient de m’arriver…
      Faire une fausse couche, et je ne l’avais pas réalisé moi-même, implique de se prendre la maladresse des gens en pleine poire (et dieu sait que le monde fourmille de maladroit.e.s) et de voir notre souffrance minimisée en permanence. (J’ai aussi eu cet argument de ma jeunesse – genre quoi, si j’avais 18 ans, ça serait encore moins grave, c’est ça ? Grosse maladresse, encore une fois)
      Autorise toi à souffir. Autorise toi à être triste, à fondre en larmes s’il le faut. Tu en as le droit.
      Dans ma malchance, j’ai eu la chance de ne pas avoir à subir la première écho. Quand on m’en a faite une, mon ventre était déjà vide. Dans le cas contraire, je crois que j’aurais été totalement dévastée et je ne peux qu’imaginer ta douleur…Je comprends aussi cette volonté de rester un peu plus longtemps avec son bébé – c’est tellement dur de le laisser partir…
      Je t’envoie des ondes de courage de toute mon âme et suis avec toi par la pensée dans cette épreuve atroce.
      Tu n’oublieras jamais, mais je te garantis qu’un jour, dans très longtemps, la cicatrice sera moins douloureuse.
      Milliards d’ondes positives à toi aussi, je t’envoie des câlins et beaucoup d’amour ❤

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  3. Bonsoir Manon,

    Tu as été très courageuse de faire cette vidéo pour expliquer ton expérience. Je t’avouerai que je ne l’ai pas regardée, c’est un sujet sur lequel je suis très « chochotte ». Je n’ai pourtant jamais vécu cette expérience (ni de grossesse).

    J’ai longtemps pensé que la fausse couche était un truc du temps jadis, d’avant la Première Guerre Mondiale au moins, quand les marins chopaient le scorbut et que les gens pensaient que la Terre était plate. Et puis j’ai appris que des amies, collègues, connaissances de ma génération en avaient fait, une ou plusieurs. Et que c’est pour ça que beaucoup de femmes attendent quelques mois avant d’annoncer leur grossesse à leur entourage (la majorité des fausses couches survenant lors des 3 premiers mois il me semble).

    Je ne comprends pas que des gens puissent minimiser le choc d’une fausse couche sous prétexte qu’elle survient au bout de quelques semaines. Je pense que, quand on désire avoir un enfant, on se projette à fond dès le début du test positif et on est donc hyper investi émotionnellement dès le premier jour. C’est complètement nul de vouloir jouer à qui-c’est-qui-a-morflé-le-plus.

    Je te souhaite bon courage dans le processus de deuil de cette grossesse.

    Linda

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    1. Hello Linda, merci pour ton commentaire et pour tes gentils mots, ça me touche ❤
      Je savais aussi ce qu'était une fausse couche, mais plus 'intellectuellement' que 'réellement' en fait. Je savais que ça existait, mais de là à m'imaginer en faire une, jamais de la vie…C'était quelque chose de lointain qui n'arrivait forcément qu'aux autres…et puis le drame a eu lieu.
      Et comme par magie, quand ça t'arrive et que tu en parles, tu te rends compte que ton entourage est PLEIN de femmes qui ont déjà fait une fausse couche – et qui n'en ont pas forcément parlé.
      Beaucoup de femmes attendent en effet quelques mois avant d'annoncer leur grossesse et je trouve que ça doit s'arrêter. Outre le fait que je trouve étrange de cacher un fait avéré, c'est aussi dévastateur car c'est ce fameux délai qui est grandement responsable de l'invisibilisation des fausses couches. On fait comme si la grossesse n'avait jamais existé et la fausse couche non plus. En réalité, ça fait partie de notre histoire et je suis persuadée qu'il est important de dire les choses pour espérer avoir le soutien dont on a besoin.
      La plupart des gens qui ont eu des réactions maladroites me concernant pensaient bien faire et je ne leur en veux pas. Mais il est vrai que l'idée qu'une fausse couche précoce ne serait "pas si grave" est encore très répandue. J'ai écrit cet article et fait cette vidéo pour me battre à ma manière contre cette idée reçue.
      Je te souhaite une belle semaine 😉

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  4. Je ne comprends pas comment c’est possible de ne pas ressentir de compassion et d’être même si brutal envers quelqu’un qui vit ça… L’humain adore dire : « mais moi je souffre plus que toi. » Tout le monde souffre à sa manière face à des choses différentes… Courage ma belle ❤

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    1. Hello Justine, merci pour ton adorable commentaire ❤ Certaines personnes manquent cruellement d'empathie, c'est indéniable…Comme j'aime à le dire, la vie n'est pas un concours et il faut parfois savoir simplement accueillir le ressenti de l'autre. Des bises et passe un excellent weekend 🙂

      Aimé par 1 personne

  5. Coucou Manon !
    Je continue de remonter les wagons (pas dans l’ordre je crois… @_@)
    Tu m’as déjà plus ou moins résumé ces mots que tu écris là, mais c’est bien aussi d’avoir tout le ressenti, le « texte entier », qui est un beau texte, malgré la tristesse de ce qu’il raconte. Il faudrait créer un manuel de celui qui va tenter de répondre quelque chose à la douleur de l’autre, et intégrer ton article dedans.
    Plein de bisous ❤

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    1. Hello Marianne, merci beaucoup pour ton commentaire ❤ (et pas de pression, si tu as envie de tout lire façon fête du slip, c'est certainement pas moi qui vais t'engueuler 😛 ).
      Je crois qu'il serait en effet très utile de créer un ouvrage rassemblant des textes de personnes en souffrance, pour quel évènement que ce soit. Les proches ont parfois du mal à réaliser, à savoir quoi dire – mais lire des mots, je trouve que ça aide un peu à comprendre ce que l'autre traverse.
      Je te souhaite un très beau weekend et t'envoie une flopée de bisous !

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