Le coin des inclassables

Salut poilu !

Ma première réaction quand on m’a appris que tu étais mort a été de me dire « non, pitié, PAS MAINTENANT, je vous en supplie ». Pas avant ce voyage que j’ai mis tant de cœur à préparer, pas aujourd’hui, alors que je suis si fatiguée psychologiquement parlant et que je dois déjà jongler avec tellement de choses. Mais vous savez quoi ? La mort s’en fout. La mort ne prévient pas, elle n’attend pas un hypothétique « bon moment » dont on essaye de se persuader qu’il existe pour se rassurer, un peu comme le Père Noël. Pour se convaincre que toute cette vie n’est pas complètement absurde et que les choses ont bel et bien un sens.

Quand j’ai vu que maman m’avait appelée sans me laisser de message, j’ai su. J’ai su que c’était fini. Et là, figure-toi que je me suis autorisé un truc incroyable : j’ai décidé de prolonger ta vie de 5 minutes. J’ai tranquillement rangé mes affaires au travail, j’ai salué mes collègues comme si de rien n’était, je suis sortie dans la rue et j’ai savouré ces poignées de secondes où tu étais encore en vie, comme un temps de l’insouciance sous respirateur artificiel.

Puis je l’ai rappelée, et même en sachant déjà tout sans qu’il y ait besoin de prononcer un mot, je n’ai ressenti qu’une seule et unique sensation : le vide. En un claquement de doigts, j’ai soudain eu l’impression que tout était factice autour de moi, un peu comme dans les parcs d’attractions où les rochers sonnent creux. J’ai eu le sentiment que rien n’était réel, que tout n’était qu’une farce, une mauvaise comédie à laquelle je ne pouvais temporairement plus participer. J’ai regagné mon domicile dans un état totalement second, priant de ne pas avoir un accident, tant la sensation d’irréalité me tenait soudain sous sa coupe. Mais le pire dans tout ça, c’est que les premières heures, j’ai été convaincue que je n’arriverais plus jamais à pleurer. Je vous avais déjà dit mon épuisement croissant, mais là, c’était tellement cherry on the cake que ma capacité à ressentir des émotions s’était soudain mise en arrêt forcé.

Pour couronner le tout, je me suis disputée avec ma mère le lendemain. Oui, comme dans ce bon gros cliché des films de deuil, où tante Cindy finit par se fritter avec votre sœur et qu’elles se balancent la bouffe du buffet au milieu du salon en s’insultant de tous les noms sous le regard médusé des convives. Alors qu’elle me disait « surtout, tu pars en voyage ! » depuis 2 jours, elle m’a appelée en me disant que je « devais impérativement » être là le lundi, pour la levée du corps. Ces deux injonctions contradictoires, « pars » et « reste », m’ont fait littéralement disjoncter, parce que c’était justement le dilemme de l’histoire. Si je partais en voyage, je n’étais effectivement pas là pour la cérémonie de commémoration. Et ça, ça m’a fait vraiment mal. J’ai eu l’impression qu’on touillait dans ma tristesse comme dans un gigantesque chaudron et comme par magie, je me suis mise à pleurer. Pas à gros bouillons, non. Mais de manière tellement incontrôlable que j’ai fini au fond de mon lit, avec la conviction que je n’arriverais pas à en sortir. Tout est remonté. Les derniers jours, à vivre dans l’attente, le matin même au funérarium de l’hôpital, où l’on m’a annoncé que mon grand-père était encore dans un frigo, mais qu’on pouvait « me le présenter », et que j’ai abrégé la conversation par un « non, non, non, ça ira » plutôt paniqué (Un FRIGO ??? Seigneur Dieu, ça fait un autre effet que quand on regarde innocemment un épisode de Bones, c’est moi qui vous le dis !).

On s’est vite réconciliées parce qu’on savait pertinemment notre tristesse mutuelle, et quand on est triste, on s’engueule. C’est comme ça.

Je suis donc venue, la veille de mon départ, pour la levée du corps. Nous étions 7, un chiffre qui porte bonheur, tous autour du cercueil sans trop savoir quoi faire, ni quoi dire. Et je me rappelle deux choses, plutôt ambivalentes, comme les deux faces d’une pièce de monnaie. Tu étais si froid. Pas comme quand on reste trop longtemps dehors et qu’on a les pieds glacés, non. Un froid chimique. Un froid dégueulasse. Je crois que je me souviendrai toute ma vie de cette sensation atroce et je vous le dis tout de go, je ne suis pas prête de retoucher un défunt de sitôt. Mais d’un autre côté…tu souriais et tu avais l’air si paisible que ça m’a soulagée. Tu restais ce beau gosse séducteur que tu avais toujours été, à l’ancienne, tel un Clark Gable Mondelangeois. Et puis tu avais un tas de croûtes sur le visage à cause d’une chute faite quelques jours auparavant, en mode tête de cochon « foutez moi la paix avec ces béquilles » et ça m’a fait sourire. Thug Life jusqu’au bout l’ancien !

Finalement, tout aura été très vite. Je me trompe peut-être, mais j’ai l’impression qu’il y a 6 mois encore, tu pétais la forme. Il aura suffi d’un claquement de doigt pour enclencher une totale dégringolade, nous faisant au passage tous réfléchir sur l’impermanence des choses et sur la fragilité de l’existence. Je me console en me disant qu’on aura eu la chance de pouvoir se préparer un peu à ton départ.

Après un décès, restent les souvenirs, et je dois dire que tu n’auras jamais été un grand-père gâteau, comme celui que l’on voit sur le paquet des Werter’s Orginal. Mais ça ne m’a pas manqué. Tu auras imposé ton propre style jusqu’au bout. Je me souviendrai toujours de ton tonitruant « Salut Poilus ! » qui résonnait dans la maison, lancé chaque samedi à 13h15 pétantes, avant d’aller t’installer à ta place, un sachet de beignets sous le bras, juste devant la fenêtre de la salle à manger. Je me souviendrai de « Papy Ténérife » qui lisait au bord de la piscine et qui nous racontait ses sessions mots-croisés et ses longues balades sur la plage avec Chantal, sa femme depuis plus de 20 ans. Je me souviendrai de la distribution des enveloppes pour Noël, chacun la sienne, montant généreux et scrupuleusement identique depuis la nuit des temps. Je me souviendrai des « sakés d’aéroport » quand tu rentrais du Cambodge, des Pères-Noël en chocolat pas terribles et des livres étranges que tu nous offrais pour notre âge (coucou « Voyage au Centre de la Terre » à 6 ans 😆 ). Toutes ces attentions nous faisaient sourire, mais elles nous montraient aussi que tu avais toujours une pensée pour nous. Je me souviendrai du Papy qui n’aimait pas parler au téléphone, mais qui était quand même content que je l’appelle.

Je me souviendrai de la dernière fois où je t’ai vu. C’était un samedi après-midi, il faisait beau. Tu m’avais donné un sachet de pommes du jardin à faire boire le bouillon à l’exploitation d’Ars-Laquenexy (dont j’avais fait des litres de compote que j’ai terminé la veille de ton décès…Tu vois, tout est d’une logique imparable dans cette vie de fou !), tu étais très maigre, mais encore vif et bavard. Nous étions restés au soleil à discuter. Tu avais eu envie de gâteaux et on t’avait ramené des sablés au citron après avoir retourné la cuisine. Tu nous avais fait comprendre que c’était « de la merde » et tu avais été farfouiller, titubant d’épuisement sous nos regards courroucés pour dégoter des cochonneries chocolatées. Une adorable tronche de cake.

Et puis, il y a eu cette période trouble de ma vie. Celle où je m’étais violemment disputée avec mes parents et où je ne supportais plus la maladie de mon père, au point de quitter le domicile familial pour venir me réfugier chez toi. Tu m’avais laissée tranquille quelques jours, puis tu étais venu et on avait discuté, rien que tous les deux. Tu m’avais dit que tu me comprenais. Que je pouvais laisser causer tous les donneurs de leçons, tous les conseillers à la petite semaine : personne ne prendrait jamais la mesure de ce que je vivais. On avait parlé des problèmes psychiatriques de ma grand-mère, décédée des dizaines d’années plus tôt. Tu m’avais dit que nous deux, on savait le cauchemar absolu que c’était de (sur)vivre aux côtés d’une personne atteinte de maladie mentale. Tu m’avais fait comprendre, à ta manière, que je pouvais rester autant de temps que je voulais et que ta porte me serait toujours ouverte. A partir de ce moment, j’ai su. J’ai su que, même si nous n’étions pas « proches » au sens classique du terme et qu’on était pas d’accord sur tout, tu étais là et tu le serais toujours. Entre nous, il n’y avait peut-être pas beaucoup de paroles, mais il y avait avant tout une indéniable compréhension mutuelle et tout ce que je peux te dire, c’est que je suis tellement contente de pouvoir garder ce souvenir au fond de mon cœur.

Pour l’instant, je vais bien. J’ai fait la paix avec la mort il y a longtemps et je sais pertinemment que ça fait partie du deal. Les seules choses désagréables à gérer pour l’instant sont ces terribles bouffées de tristesse qui me clouent au sol à peu près n’importe quand et pendant lesquelles j’ai l’impression que le monde va s’ouvrir sous mes pieds. Alors je pleure, même au milieu d’une rue bondée (Wall Street s’en souvient encore) et j’attends que ça passe. Parce que j’ai le droit d’être triste.

Je l’ai déjà dit, je ne crois pas au paradis, ou à un quelconque ailleurs, mais je suis soulagée de savoir que tu ne souffres plus et que la vie t’ait offert 87 belles années dans ce monde de dingues.

Je crois que je vais commencer à lire Voyage au Centre de la Terre.

De l’amour dans mon cœur.

Manon.

18 réflexions au sujet de “Salut poilu !”

  1. Très touchant, je t’adresse mes condoléances pour ton grand-père et j’espère que tu arriveras petit à petit à surmonter ton chagrin… *câlin – virtuel mais sincère – de réconfort*

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  2. Un très bel hommage à ton grand-père, Manon.
    J’ai pensé à mes propres grands-parents, tous les quatre encore en vie, mais je me vois écrire un article comme ça dans moins longtemps que ce que j’espère, et ça m’a mis les larmes aux yeux.

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  3. Quel beau texte à la mémoire de papy ! J’ai été très émue et touchée en le lisant…Je sais combien il nous aimait et quel homme merveilleux il était. Je pense si souvent à lui et suis heureuse de tout cet amour. On connaît si mal ses enfants… je t’embtasse tendrement, maman

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    1. C’est bien l’essentiel dans tout cela: malgré la tristesse, il en ressort aussi beaucoup d’amour. Et comme je t’ai dit hier, on ne se connait finalement plus si mal 😉 Je te renvoie tes tendres baisers ❤

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  4. tout d’abord, je te présente mes condoléances pour ton grand père.
    a travers ton texte et tes mots, j’ai ressentie toute ta peine. j’espère que tu pourras surmonter ton chagrin, avec le temps.
    cela me touche particulièrement car j’ai perdu ma grand mère il y a deux, je me souviens encore du téléphone qui sonne pour m’annoncer la nouvelle. je n’y étais pas du tout préparer, cela a été très douloureux d’apprendre qu’elle était partie, aussi je comprends très bien ce que tu peux ressentir.
    que te dire de plus? les mots manquent parfois…
    je te souhaite plein de courage et de force pour traverser ces mauvais moments.

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    1. Bonjour Sonia, merci pour ton petit mot ! Heureusement, ma tristesse est déjà toute surmontée, parce que je ne me sens pas en bas d’une montagne, mais plutôt en cohabitation avec un invité encombrant qui me rend triste.
      Un décès, ça remue BEAUCOUP, mais j’ai choisi de le prendre de manière positive et d’engager des réflexions sur la vie qui me font beaucoup de bien.
      Je t’envoie des pensées positives et de bonnes ondes pour cette semaine !

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  5. Woua… Je t’envoie tout mon amour et plein de courage ! Je suis tellement émue par tes mots, je ne sais pas trop que dire… A part que vraiment, réellement, sincèrement, je t’envoie plein plein d’amour ❤

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  6. Toutes mes condoléances. C’est important, un grand-père, dans la vie d’un enfant. Tu as de la chance d’avoir connu une personne aussi chouette. Bon courage.

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    1. Bonjour Aelle, merci pour ton petit mot. C’est ce que je me dis: même si sa mort m’attriste profondément, je ne regrette pas une seconde tout ce que j’ai pu retirer de cette belle relation humaine.
      Belle journée à toi !

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