Ces temps-ci, à l’aube d’un méga voyage d’un mois que je prépare patiemment depuis presque un an, une phrase me rend relativement folle. Et cette phrase, je l’entends dans beaucoup de bouches, que ça soit dans celles de certain.e.s de mes collègues ou de mes proches. Il y en a qui sont simplement contents pour moi, qui me disent juste de ‘kiffer et d’en profiter un maximum’, qui me donnent des conseils et avec qui je pourrais discuter pendant des heures des pays dans lesquels je vais me rendre. Et puis il y a les autres, ceux qui me disent que ‘j’ai de la chance’.

« Oh là là, un mois de vacances à visiter deux pays, quelle chance tu as ! » très souvent et immanquablement suivis par « mais moi, je ne pourrais pas parce que A, B, C », A étant souvent le package maison/enfants/labrador/trampoline dans une cité pavillonnaire, B le manque d’argent et C tout un florilège d’excuses allant de « je ne maîtrise pas assez la langue » à « je ne suis plus assez jeune », en passant par « je n’ai pas assez de congés ».

La chance, et j’en discute beaucoup autour de moi en ce moment, implique que je n’ai absolument pas joué de rôle dans tout ce qui m’arrive, que ça ne serait qu’une succession d’heureux hasards qui me permettent aujourd’hui de dire « Fuck off, je me barre au pays des caribous puis de Trump, des fast-foods, de la démesure pendant 1 mois ». Quand on me dit que j’ai de la chance de partir, c’est comme si j’avais, dans l’inconscient collectif, gagné un voyage tous frais payés rien qu’en tournant la grande roue de Juste Prix. Et ça m’énerve, parce que rendre ce voyage possible n’a jamais été cadeau. En fait, je crois qu’il y a une forme de frustration généralisée, parce que les gens ne s’autorisent pas à faire ce dont ils ont vraiment envie, même une fois de temps en temps – et j’ai envie d’analyser tout ça en votre charmante compagnie.

Concernant le point que nous appellerons A, avoir des enfants, une maison et une petite cabane à outil bien proprette n’a jamais empêché quiconque de se faire des méga-voyages. Voyez toutes ces familles qui décident de tout plaquer pendant un an et de partir faire le tour du monde en camping-car ou de se faire un gros voyage craquage en prenant leurs marmots sous le bras ! Je ne dis pas que c’est simple, ni que ça ne va pas être une organisation titanesque à mettre en place (notamment au niveau de l’école et de l’aspect financier) mais gardez toujours en tête que même si ça vous paraît inenvisageable à l’heure actuelle, c’est possible. Je dis toujours aux gens qui me martèlent que pour eux, ça ne se fera jamais de ne pas voir les choses ainsi. Je leur suggère souvent d’opérer un simple changement de perspective : « pour l’instant, à l’heure H, je ne suis pas prêt.e à accepter les conditions qui rendraient cela possible ». Peut-être qu’un cheminement personnel fera que ça le deviendra (ou peut-être pas et fine ! Chacun fait ce qu’il veut selon son ressenti !). Mais là encore, quand on me dit que ‘j’ai de la chance’, on est dans de la projection. Si l’on considère que je suis veinarde, finalement, c’est bien parce que c’est ‘possible’ pour moi (je vous assure cependant que ça n’a pas été easy peasy pour autant). Gardez toujours en tête que ça peut également être simple pour vous, selon d’autres modalités. Aller, c’est de bonne guerre, je vous mets même un petit lien pour vous motiver 🙂

Concernant le point que nous appellerons B, bien sûr que pour partir, il faut de l’argent ! Après, tout dépend toujours de votre définition du voyage, pour ma part, j’avais lu des articles qui indiquaient entre 4000€ (pour la version maxi économique, aucun resto + quasiment que du camping) et 20000€ pour un voyage comme celui que j’entreprends. Je sais qu’au final, on se situera plutôt dans la fourchette moyenne basse, parce qu’un rien suffit à nous rendre heureux. Nous n’avons pas besoin de faire 300 activités payantes – nous promener et vivre simplement quelques jours dans les villes que l’on visite nous convient amplement. Les vacances dont vous rêvez vous appartiennent. Peut-être que ça sera 20 jours en camping en Islande ou 1 mois et demi en hôtel 5 étoiles à Saint-Pétersbourg. Il n’y a que vous pour en décider et pour commencer à économiser en conséquence. L’argent pour un voyage, à part si l’on gagne au loto, ça ne tombe pas du ciel comme par miracle. On n’a pas ‘la chance’ de voir apparaître la somme adéquate sur son compte bancaire, ça, ça n’existe que dans les mauvais téléfilms ! Dans notre cas, il nous a fallu une bonne année pour rassembler ce dont nous avions besoin. Je n’ai pas de la chance d’avoir l’agent qu’il me faut, c’est moi qui me suis donné la possibilité de l’avoir.

Concernant le point que nous appellerons C, je dois dire que la première réaction à l’annonce de mon road trip, et notamment des collègues que je ne côtoie pas chaque jour, ça a été « mais COMMENT as-tu fait pour avoir autant de congés ? », ces dernier.e.s se souvenant pourtant très bien de mes vacances d’été à Orpierre, puis dans le Sud-Ouest et, faisant un astucieux calcul mental pour réussir à comprendre comment j’avais bien pu prendre deux semaines et demi cet été + quasiment 5 semaines en novembre, de se dire rapidement « ohhh ! Encore une qui a été cirer les pompes de la RH ». Ahhhh, le petit hashtag #jalousie qui va bien ! J’ai donc dû me justifier sous peine de mise au pilori professionnelle et expliquer que j’avais en réalité demandé un congé sans solde et que j’allais me retrouver un mois entier sans aucune rentrée d’argent. Ah. Ah bon. *Mais ON A LE DROIT de demander ça ?* Mais ENFIN, tant que personne n’a jamais demandé comment veux-tu que l’on sache si on a le droit ? Donc voilà, d’une certaine manière, je me suis sacrifiée pour l’équipe en demandant il y a presque un an si c’était faisable, et l’on m’a répondu que oui. Mais là encore, le « tu as de la chance » ne s’en va pas. Pourtant, moi, je trouve ça plutôt honnête ! J’ai ultra préparé mon départ, tout est en passe d’être délégué petit à petit, je vais être en « vacances » un mois, mais sans salaire pour payer mon loyer qui court toujours (le salaud !), moult factures qui ne connaissent pas le principe du « sans solde » ET que je vais devoir financer tout mon voyage là-bas, nourriture, activités et taxes diverses – qui ne sont pas offertes par la maison. Donc je ne suis en aucune manière avantagée : je me prive d’un côté pour me faire plaisir de l’autre. Tout cela n’est en réalité qu’une balance équilibrée. Pour toutes les autres raisons, que vous dire mis-à-part que si vous avez envie de partir, FAITES-LE. Rendez cela possible ! Vous ne parlez pas bien la langue ? Z’inquiétez pas, il y a un truc formidable qui s’appelle les cours – et je reste également persuadée qu’avec toutes les ressources sur internet, il y a carrément moyen d’apprendre sur le tas et de progresser en étant déjà dans le pays. Vous ne vous croyez plus assez jeune ? Je vais vous dire un truc très simple : la vie, à la fin, on meurt. Alors à moins que vous n’ayez 90 ans, que vous soyez très malades ou handicapé au point que tout déplacement soit un cauchemar, vous n’avez aucune raison de vous poser cette question. Réalisez vos rêves bon sang ! Et allez les chercher ! Il n’y a bien que dans les contes de fées que la vie vous les apporte sur un plateau d’argent.

Faire un long voyage, je veux bien entendre que « c’est une chance », parce que je crois que c’est la cas – mais en aucun cas je n’ai l’impression d’avoir de la chance. Je suis vraiment très heureuse d’avoir cette opportunité dans ma vie, je vais rencontrer de chouettes gens, voir de beaux paysages, découvrir deux autres cultures et tellement plus encore ! C’est une chance folle que je pouvoir vivre cela et j’ai conscience que dans beaucoup de pays, c’est juste impossible de se barrer de son travail pour aller baguenauder un mois à l’étranger. Certain.e.s ne verront jamais que le bout de leur rue ou de l’usine dans laquelle ils/elles sont exploité.e.s chaque jour sans avoir de réelle possibilité matérielle et financière de le faire. Mais nous concernant, dans nos sociétés occidentales, c’est quand même globalement facile sans être mal vu ou déconseillé. Ça fait un an que je dors voyage, que je pense voyage, que je mange voyage, alors je refuse que l’on me balance constamment dans la tronche que j’ai de la chance, alors qu’on économise comme des fous depuis un an pour couvrir la perte de salaire et cela fait bien 8 mois que l’on passe nos journées à jongler entre visas, Airbnb et billets d’avion ! Ce voyage, on l’a rendu possible avec nos petites mains. Rien de plus. Et alors, vous, c’est pour quand ?

Et vous, que pensez-vous de cette expression ? Comment vivez-vous les moments où l’on vous martèle que vous avez de la chance alors que l’objet de la convoitise vous a demandé travail et sacrifices ? Voyez-vous la différence entre ‘c’est une chance’ et ‘avoir de la chance’ ? Qu’est-ce que tout cela vous inspire ?

Je vous souhaite une belle semaine

Manon Woodstock.