Ce qui me frappe beaucoup dans nos sociétés modernes, c’est le manque de bienveillance des gens envers eux-mêmes. Pas un jour ne passe sans que j’interroge ce constat sans cesse renouvelé. Pourquoi n’arrive-t-on pas, malgré le supposé individualisme occidental pourtant si décrié, à se considérer comme important.e.s et digne d’investissement ? Comment en est-on arrivés là ?

Quand j’écoute autour de moi, j’entends une masse assez incroyable de gens dire qu’ils sont nuls, qu’ils ont tout raté, qu’ils n’ont rien fait comme il faut…et qui ne font malheureusement pas grand-chose pour se défaire de ce sentiment. Ces personnes ne font aucun investissement « en elles », elles ne mettent rien en place pour se remettre sur le bon chemin, considérant que ‘c’est mort’. J’en vois renoncer à des rêves d’une vie avant 30 ans, d’autres ne pas s’occuper de désagréments physiques, laissant traîner parce que ‘de toute façon, c’est trop tard’ – pour ne citer que ça. Mais bien que ces gens soient dans une espèce d’auto-morosité mortifère, je les vois pourtant s’investir sans limites pour que leurs proches soient les plus heureux possibles, ‘ne reproduisent pas les mêmes erreurs’ et ‘réussissent là où ils ont échoué’. Ces personnes sont généralement celles qui surinvestissent dans leurs enfants, ou au contraire, qui leur transmettent une vision fataliste de la vie – où de toute façon, on n’a jamais ce que l’on veut et qu’il vaut mieux se contenter de peu pour soi.

Dans tout cela, je vois une partie de l’envers du culte de la perfection et de la réussite. Dans nos sociétés, si l’on rate, on devient raté. Si l’on se casse la figure une seule fois, c’est complètement foutu. Si l’on n’a pas réussi en suivant LE seul et unique chemin considéré comme valable et qu’il y a eu des petites erreurs de parcours, c’est qu’on est nul. Cette école de pensée fait qu’on finit par s’ancrer dans le crâne que ‘c’est fichu’, très tôt dans la vie – dès la trentaine – et ce sentiment nous conduit à nous oublier totalement pour se mettre, en quelque sorte, au service de l’autre, qui lui, a encore une petite chance. Dans tout cela, je vois un manque énorme de bienveillance envers soi : on ne s’autorise plus le droit d’essayer d’être heureux.se, on se considère presque comme un humain transparent, qui n’est pas vraiment là. Qui n’est pas légitime.

Tout cela se retrouve aussi dans une dimension bien plus pratique de la vie de tous les jours. Quand je vois les gens se tartiner de produits ultra chimiques, manger de la daube en permanence – mais en parallèle, faire super attention pour tout ce qui concerne leurs enfants tout en martelant à qui veut l’entendre « oui, mais si c’est pour moi, c’est pas grave » – je me dis qu’on marche sur la tête. C’est super schizophrène comme discours. Parce que vous aurez beau nourrir vos gamins avec du bio, leur acheter tous les jouets en bois du monde et leur offrir ce que vous croyez être le meilleur cadre possible, à quoi bon si vous faites le contraire et donnez donc le mauvais exemple ? Et puis quand bien même, pourquoi ne seriez-vous pas aussi primordiaux que vos enfants ? Vous êtes d’une importance capitale, dans votre entièreté. Si vous développez des problèmes de santé parce que vous vous nourrissez mal, ou que vous vous privez de tout pour satisfaire l’hypothétique besoin d’un autre, je peux pratiquement vous garantir à 100% que vous finirez malheureux (et par ricochets, votre entourage aussi) et aigri (plus le temps passera, plus vous accuserez les autres de votre malheur – alors que vous l’avez façonné de toute pièces). Je ne crois pas que ça soit souhaitable. Après des années d’observations et au vu de mon expérience personnelle, je peux garantir que ce que veulent vos proches, c’est passer du temps avec vous et que vous alliez bien. Vous pourrez leur offrir le ciel, s’ils se rendent compte que vous êtes malheureux ou en mauvaise forme constante, ça aura des conséquences négatives dans leurs vies – qu’elles soient minimes ou immenses.

J’ai aussi été frappée par un constat absolument sans appel : comment voulez-vous être bienveillant avec les autres si vous ne l’êtes pas envers vous-même ? Si l’on s’arrête là-dessus quelques secondes, c’est juste la base en fait. Vous ne pouvez pas bien traiter les autres si vous vous maltraitez par ailleurs – c’est totalement incompatible. Parce que vous serez dans des schémas de pensée négatifs et que malgré tous vos efforts, ça va forcément ressortir à un moment ou un autre.

J’ai l’impression que globalement, et même si ça peut paraître contradictoire dans une société aussi égocentrée que la nôtre, nous nous interdisons formellement de pratiquer ce que j’appelle l’égoïsme positif. Et je veux parler de tous ces moments où l’on se demande réellement ce que l’on veut, en excluant autrui de l’équation. Je ne parle pas de passer à l’action et d’écraser tout le monde en ramenant sa fraise à chaque fois – je parle, dans un premier temps, de considérer nos envies profondes – de les nommer et de les identifier, pour, dans un deuxième temps, passer à la réalisation de ces envies tout en respectant une juste balance avec celles des autres.

Pour parler un peu de mon expérience personnelle, j’ai longtemps vécu avec des proches malheureux comme les pierres, qui n’avaient absolument aucune bienveillance envers eux-mêmes, qui s’infligeaient des choses pas possibles juste pour que je sois heureuse. Je le dis devant vous : ça n’a jamais marché. Parce que j’étais toujours préoccupée et qu’à force d’avoir ce modèle, j’ai fini par agir exactement de la même manière. Pendant des années, j’ai exclu toute bienveillance de ma vie, je n’ai vécu que pour le bonheur des autres. Je considérais que j’avais raté ma chance, à à peine 25 ans (dieu merci, j’en rigole aujourd’hui). Très longtemps, je n’ai eu d’avis sur rien, je me lissais en permanence, je ne faisais aucun choix de peur de décevoir, j’allais contre mes principes ou mes envies pour satisfaire le monde entier. Je laissais mes problèmes de dos me gâcher l’existence, me martelant que dorénavant « ça serait comme ça », souffrant un peu plus chaque jour de lombalgies toujours plus intenses. Jusqu’au jour où ça m’a frappée tel un éclair : je n’avais aucune chance d’être heureuse, ni avoir des relations équilibrées et épanouies avec autrui si je ne me remettais pas d’urgence au centre de ma vie. J’ai commencé à gravir marche par marche le long chemin de l’affirmation et à réaliser que même si je ratais 50 fois, rien ne serait jamais perdu tant que j’aurais encore en moi la force de continuer à essayer. J’ai commencé à faire beaucoup de sport et dit adieu à mes soucis lombaires pour de bon. En quelques mois à peine, j’étais remise sur pied, dans tous les domaines. J’ai réalisé, et je m’en remercie aujourd’hui, que je ne pourrais jamais être heureuse si je ne me considérais pas comme la personne la plus importante de la vie. Avant, c’était mon conjoint. Maintenant, c’est moi. Et ça a absolument tout changé. Tout a repris sa juste place et cela me permet d’entretenir des relations bien plus épanouissantes qu’auparavant.

Commencez à vous autoriser un truc qui vous fait vraiment envie de temps à autre. Un cours de yoga ? Un moment juste sans rien faire ? Un épisode de série ? Une trentaine de minutes à bouquiner tranquille ? Faites-le et demandez aux autres de s’adapter, sans les agresser et en leur expliquant que vous en avez besoin. Vous avez des enfants ? Si vous n’êtes pas parent solo, rien ne s’oppose à ce que votre conjoint.e gère la marmaille pendant quelques minutes/heures pour que vous puissiez souffler. N’hésitez pas à proposer une réciprocité pour que l’autre puisse aussi s’accorder ces moments salutaires. Si vous êtes maman ou papa solo, n’hésitez pas à demander de l’aide. J’ai conscience que ça peut être très dur mais…vous en valez largement la peine ! Confiez vos bambins à des proches pour un petit laps de temps ou embauchez un.e baby-sitter pour quelques heures – si vos finances vous le permettent. Si c’est un peu plus shorty niveau budget et dans tous les autres cas, la clef va être l’autonomisation de tout un chacun. Si votre conjoint.e est un.e assisté.e de première, lancez-le/la dans le bain, il/elle sera bien forcé.e d’évoluer et de s’adapter pour survivre dans ce monde cruel 😉 Pour ce qui est des enfants, res-pon-sa-bi-li-sez ! Je sais que c’est peut-être facile à dire, mais je vois encore beaucoup trop de gamins de 8 ans et plus incapables de prendre leur douche seuls ou de se gérer dans les aléas de la vie quotidienne (aller aux toilettes, se moucher, et cetera), je me dis qu’il y a vraiment du travail de ce côté-là !

Tout investissement réfléchi que vous ferez en vous-même déclenchera un véritable rayonnement positif sur les autres. Pensez à soi en premier de temps à autres, c’est se réinscrire dans la globalité du monde en tant qu’individu, mais aussi impulser une dynamique vertueuse en donnant le bon exemple.

Que pensez-vous de l’égoïsme positif ? Arrivez-vous à prendre du temps pour vous et à vous affirmer sans systématiquement faire en fonction de l’autre ? Quelles pensées vous inspirent ce billet ?

Passez une très belle semaine.

Manon Woodstock.