Le coin des inclassables

Inside the Start-Up nation : la folie du hot desking

La première fois que j’ai entendu parler de cette pratique d’organisation de l’espace de travail, j’ai cru qu’on me faisait une mauvaise blague. Le hot desking (ou ‘bureau cramant’ en VOSTFR), sonnait déjà comme un synonyme des flammes de l’enfer, bien avant que je ne sache ce que c’était. Mais c’est lorsque j’ai réellement compris ce dont il s’agissait que j’ai réalisé que je me trouvais bel et bien face à l’équivalent des Griffes de la Nuit de l’open space. Parce que figurez-vous que derrière ces deux mots barbares au demeurant très Macronesques, se cache une réalité qui devient celle de plus en plus d’entreprises : la fin du bureau attitré.

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Oui, vous avez bien lu. Plus de poster miniaturisé de Johnny ou d’adorable petit labrador en suédine dont la tête dodeline gentiment à chaque coup de crayon : avec le hot desking, c’est chacun pour sa gueule. Premier arrivé, premier servi. Et le pire dans tout ça, c’est que ce n’est même pas l’apanage de quelques entreprises pourries – pour qui le salarié est, à peu de choses près, l’équivalent d’un poulet de batterie famélique. Non, non. C’est même très en vogue.

Pour vous faire un rapide croquis, je vous dépeindrais le paradis du hot desking au travers de ces quelques mots : des open spaces à perte de vue, s’étendant tel un océan stérile et désolé, où rien n’appartient à personne. Tout est à l’entreprise qui vous embauche, qui vous fait une énorme fleur en mettant à votre disposition une chaise et un bureau. Le crayon, ça sera pour quand vous aurez fait vos preuves.

Alors, je sais que certain.e.s s’exclameront « Génial ! Nous sommes tous enfin égaux ! Suffit les inégalités ! A bas Michel de la compta avec ses 35 centimètres carrés de bureau supplémentaires ! » (je vais même lui chourer son poste de travail dès demain matin à ce con !). Mais en réalité, je ne crois pas qu’on aille vers plus d’égalité…et à vrai dire, plus j’y pense, plus je crois que le monde du travail devrait d’urgence commencer à réfléchir à mettre en place une notion d’équité. Parce que non, mesdames messieurs les inventeurs de ce genre d’usine à gaz de la productivité, nous ne sommes pas des robots produits à la chaîne. Primo, nous avons toutes et tous une manière bien à nous de travailler : certains seront capables d’abattre en 5 heures ce que d’autres peineront à accomplir en 12. Certains préfèreront bosser dans une totale liberté (d’un café, de chez eux, d’un working space…) et d’autres auront besoin d’avoir un bureau – un endroit routinier où accomplir leur travail. Deuzio, nos vies sont toutes extrêmement différentes : certains ont des enfants, d’autres sont investis dans le milieu associatif, font du sport, ont besoin de plus de repos et de déconnexion…Et c’est juste ok ! C’est bien ce qui fait le sel de la vie : la variété.

Or, avec le hot desking, on abolit toute notion de différence entre les individus. Puisque nous sommes identiques, pourquoi aurions-nous le droit à un bureau particulier ? On devrait pourvoir s’accommoder de n’importe quelle planche de bois, non ?

Cette organisation du travail en dit très long sur l’adaptabilité toujours plus délirante que l’on impose aux salarié.e.s, qui n’ont à peu près rien à se mettre sous la dent en retour. Parce que le principe du hot desking, il nous dit quoi ? Qu’il faut arriver tôt pour avoir une place de choix pardi ! Et que si tu as envie de te lever à une heure décente et de commencer plus tard, eh ben t’auras le bureau moisi entre la porte des chiottes et la kitchenette – et juste en dessous de la clim, par-dessus le marché ! Je trouve que ça donne cette idée puante qu’il y a une pratique qui est meilleure que les autres : celle d’arriver tôt. Si tu te pointes après 8h00, c’est que tu es un employé moins performant, donc à toi le bureau qu’on a ressorti du grenier. C’est aussi une énième manière d’instaurer toujours plus de compétition entre les employé.e.s. Avant, on se battait pour réaliser de meilleures performances, maintenant, on se fout sur la gueule pour avoir un bureau côté fenêtre. Triste.

Cette politique n’est bonne qu’à renforcer l’idée que vous n’êtes qu’un numéro parmi des milliers d’autres et que vous ne valez même pas la peine d’avoir un petit bout de moquette familière. Ici, c’est le vrai monde du travail, l’inquiétant, le flexible qui fait peur, avec ses grosses couilles et ses grandes dents prêtes à vous déchiqueter vivant si vous ne rentrez pas dans le moule.

J’entends souvent du bon gros bullshit chez les partisans du hot desking (qui ont bien souvent…un bureau perso – vous la savourez l’ironie, là ?), l’argument numéro uno étant que la dépersonnalisation à l’extrême « casse la routine » et permet d’avoir des co-bureaux différents chaque jour. Moi j’ai une super solution pour en arriver au même point. Ça s’appelle travailler en intérim.

Sous couvert de « vous allez voir, chaque jour n’est qu’une folle aventure de plus quand on n’a pas de bureau attitré », j’y vois surtout une flexibilisation au-delà des limites. Ce modèle a pour seul objectif de vous persuader que vous devez être capables de bosser n’importe où, dans n’importe quelles conditions. C’est à vous de vous adapter, encore et toujours !

Le monde du salariat classique est à la ramasse. On parle de plus en plus de bien-être au boulot, de lieux de travail innovants …mais ce n’est qu’une façade sur laquelle on aurait appliqué une jolie peinture flashy, cache-misère d’un monde dont le côté sens-unique se renforce de plus en plus.

Parce qu’au final, qui doit être plus flexible ? Eh bien le salarié, ma bonne dame ! Je l’ai bien vu dans toutes mes expériences : quand il s’agit de faire des heures, de se connecter de la maison, d’être joignable en permanence, de bosser le week-end, il y a du monde ! Mais alors quand on demande à convertir ses heures supplémentaires travaillées (et non-payées) en jours de congés additionnels, de partir plus tôt pour raison X ou Y ou même de simplement déconnecter…on se rend compte que ça coince méchamment du côté de l’employeur. J’entends déjà les hordes de frustré.e.s me dire « oh, soit déjà bien contente d’avoir un travail » et les « de toute façon, il y a 100 personnes qui attendent pour ton poste dehors ». Euh…ben non, en fait. Si bosser comme un esclave moderne vous satisfait, tant mieux pour vous – mais moi, ça ne me va pas. Je ne peux pas être une salariée épanouie et productive si je n’ai pas un minimum de liberté et de temps à moi. Dans le cas d’une potentielle surexploitation, je deviens complètement improductive et je ne vois pas ce que mon employeur y gagne. Et cette légende urbaine des 100 personnes qui attendent de te voir te vautrer pour poser leurs fesses sur ta place encore chaude…que dire mis à part que je n’y crois plus ! Fable pour qu’on se tienne bien tranquilles ! Ils étaient où les 100 salariés assoiffés de sang quand on a eu de gros problèmes de recrutement dans ma boîte actuelle ? Qu’on soit interchangeables, pourquoi pas – mais gardez toujours en tête que, sans parler de salaire (que vous toucherez dans n’importe quel emploi), c’est bien l’employeur qui a besoin de vos compétences pour faire tourner sa boîte, et non l’inverse. Embaucher quelqu’un d’autre coûtera du temps (formations, adaptation) et le temps…c’est plus que jamais de l’argent !

CubeSpace

Mon entreprise actuelle ne pratique pas (encore) le hot desking – et vu la hiérarchie extrême des cabinets d’avocats, je doute que ça soit le cas un jour – mais je ne vous cache pas ma terreur quand je réalise que presque toutes les boîtes autour de nous s’y mettent ! Mais mon immense inquiétude face à ces cadres de travail toujours plus dégradés ne m’empêche pas de m’interroger. Comment les personnes qui promeuvent ce genre de pratiques OSENT-elles prétendre que c’est pour notre bien ? Que tu fasses ça dans l’optique d’avoir des salarié.e.s toujours plus modelables, soit, tu l’avoues et on passe à autre chose – mais « Oui c’est peut-être contraignant, mais c’est aussi super ! Tu ne seras plus obligée de te farcir Ghislaine avec ses tisanes qui puent et ses canevas fleuris kitchissimes tous les jours »…Et si on aime déjà bien nos collègues ? Comment veux-tu créer un cadre et une ambiance sécurisante si tu bouges en permanence ? Quand je les entends avancer toutes ces fadaises, tous ces faux arguments, je me dis que j’aimerais vraiment être sourde ! Je préfèrerais qu’on me lapide à coups de Stabilo plutôt que d’entendre de telles conneries ! Et me concernant, un passage au hot desking serait une raison de démissionner complètement plausible. Je crois que je ne pourrais pas le supporter.

Il y a des tas de solutions pour moderniser le cadre de travail. Abolir le système du temps de travail fixe à 40 heures – pas une de plus – tout en fixant des plafonds max garantissant la vie privée, instaurer une déconnexion automatique au bout d’un certain nombre d’heures par jour, créer des bureaux réellement accueillants et modulables avec des petits espaces entièrement perso (et je ne dis pas que l’on veut tous des corner offices ! Je pense que dans cette folie des open spaces toujours plus open, ce que l’on veut, c’est avant tout un espace rien qu’à soi) couplés de grands espaces ouverts (et non, avoir un baby-foot et une machine à latte ne fait pas forcément de votre bureau un endroit agréable), déconnecter la notion de travail au bureau, permettre aux salarié.e.s de travailler dehors, en autonomie. Il y a encore tellement à faire !

Des volontaires pour inventer le monde du travail de demain, avec des employés réellement remis au centre ?

Et vous, travaillez-vous dans une entreprise qui pratique le hot desking ? Qu’en pensez-vous ? Comment le vivez-vous au quotidien ? J’attends vos réactions !

Belle journée à vous.

Manon Woodstock.

9 réflexions au sujet de “Inside the Start-Up nation : la folie du hot desking”

  1. Tes articles me font me dire chaque fois que j’ai bien fait de fuir le monde de l’entreprise aha, même dans les universités où on est plusieurs par bureaux, on échappe quand-même à ce type de management !

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    1. Hello Irene, merci pour ton commentaire 🙂 je confirme que tu as bien fait ! Je le maintiendrai toujours, il y a être à plusieurs et être à plusieurs, et de ton côté, ça a l’air d’être plutôt agréable. Mais c’est une réalité, dans la plupart des entreprises actuelles « dans le vent », on nous parque tels des poulets de batterie et on n’a même plus de cage attitrée ! ça devient d’un triste 😦 Perso, je suis en open space, il y a du bruit et certains jours ça me gonfle, mais je mesure ma chance que ça en reste là pour le moment…Vous êtes dans des open spaces aussi du coup ?

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      1. Disons que c’est plus facile quand on le choisit, j’aime laisser la porte du bureau ouverte et pouvoir échanger avec la personne avec qui je travaille… Après dans les universités non y’a pas d’Open space, les chercheurs qui ont des postes fixes s’étalent vraiment dans leurs bureaux aha, je suis déjà entrée dans des bureaux avec des piles de livres partout, des décorations bizarres etc, mais justement je trouve ça chouette. Par contre c’est fréquent de partager un bureau à deux ou trois surtout en début de carrière, soit c’est des bureaux de doctorants, soit les doctorants sont mis dans le bureau de personnes de la même équipe. Les doctorants et post doc partagent aussi souvent le bureau d’un enseignant chercheur qui est fréquemment absent, ce genre de truc 🙂

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    1. Hello Mélodie 🙂 Là, dans ton cas, ça ne me choque pas. Nous aussi, nous avons des bureaux à destination de personnes venant travailler pour quelques jours et c’est premier arrivé premier servi. Si tu viens quelques heures ou quelques jours, ça ne me choque pas – c’est justement un bon accueil qui t’es fait : tu n’es pas obligé de bosser dans un coin dans des conditions affreuses.
      Si c’est ton bureau qui est en hot desking toute l’année, c’est super naze ! Tu n’as plus d’espace à toi et en fait, c’est super précaire…Petit sondage, les extérieurs sont-ils contents de leurs bureau en hot desk ? (juste par curiosité 🙂 ).
      Belle journée à toi !

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  2. Je ne connaissais absolument pas cela et pour moi c’est horrible x) Déjà pendant mes stages de quelques semaines je vivais très mal de ne pas avoir MON espace de travail à mon goût, alors là… Pas pour moi !

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    1. Hello Manon, merci pour ton commentaire !
      Affreux, n’est-ce pas ? Le salarié est dépossédé de tout, il est juste érigé au rang de sous-fifre qui effectue n’importe quelle tâche dans n’importe quelles conditions…On revient à une vision du travail qui fait hérisser les cheveux sur la tête. J’ai tellement hâte de sortir de tout ça 😉
      Très belle journée à toi !

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  3. WHAAAT!! Je n’avais jamais entendu parler de ce truc affreux :O Je ne comprends absolument pas l’intérêt et ça me fait froid dans le dos ! Ca ne peut pas arriver à la fac et fort heureusement… Je reste bouche bée, je n’arrive vraiment pas à voir ce que ça apporte… Autant les open spaces, pourquoi pas, je peux comprendre que certaines personnes trouvent ça bien ou pas bien, autant là… non, vraiment… je cherche, je me creuse la tête… NAN ! Hahaha !

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    1. Je suis d’accord avec toi – autant les open spaces peuvent avoir un côté sympa QUAND c’est bien mis en place (en gras, italique et souligné ^^) mais le Hot Desking, ça donne juste envie de renvoyer son petit-déj’ illico 😯
      C’est la dépossession totale dans toute sa splendeur – mais pas du tout comme dans l’idéal communiste où ‘tout le monde est logé à la même enseigne’ mais plutôt dans le sens où tu n’es qu’un numéro qu’on peut réattribuer à l’envi. C’est flippant et je te souhaite de ne jamais tomber sur un tel mode de fonctionnement !

      Aimé par 1 personne

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