Dimanche – 18h00. Elle est en train de revenir. Je le sens. Je n’y faisais presque plus attention, toute tapie dans l’ombre qu’elle était. Je sens ses pattes qui glissent autour de mon cœur et commencent à l’envelopper insidieusement. C’est la fin du week-end, et comme à chaque fois, l’araignée de l’angoisse enserre mes poumons, balance un jet d’encre noir dans mes pensées et me fait ressasser cette immémoriale question « Pourquoi ? Oui, pourquoi dois-je y retourner ? ».

C’est LE mal du siècle, au même titre que la dépression ou les lombalgies. Il est sur toutes les lèvres, tout le monde l’a ressenti un jour ou l’autre – mais il est encore tellement tabou…Je parle bien sûr de cette sensation fort déplaisante et assez surréaliste ressentie la veille d’une reprise du travail qui équivaut, dans notre inconscient, à un retour pieds et poings liés dans un lieu à mi-chemin entre le goulag et la prison haute-sécurité. A une plongée en apnée après avoir repris sa respiration pendant 2 jours.

Personnellement, ce mal me poursuit depuis le tout début de ma vie. Chaque dimanche soir, c’est la totale loose. C’était déjà comme ça à l’école, ça s’est amplifié depuis que je mène tant bien que mal ma barque chaotique de salariée plutôt mécontente. J’ai un cafard phénoménal à partir de 17h00, je n’arrive pas à m’endormir, j’ai des bouffées d’angoisses invraisemblables – qui émaillent une nuit de sommeil déjà bien agitée…Lors de mes moments d’insomnie, je tape « changer de vie » dans ma barre Google (oui, je suis TOTALEMENT désespérée ! 😀 ) – comme si le grand prêtre de la surveillance l’information mondiale allait me donner une réponse toute faite – et que je connais déjà, quoi que j’en dise.

Quand le réveil sonne et que je tire tant bien que mal ma carcasse éprouvée d’une nuit de cauchemar, je me dis « Mais pourquoi tu t’infliges ça ? ». Sensation encore renforcée quand j’arrive au travail et que je me rends compte que je ne fais que reprendre une routine « pas si pire » si on s’y arrête deux secondes et que ça ne valait décidément pas les 15 heures de torture que mon corps a décidé de m’infliger. Moments classiques dans mon quotidien de (très) grande angoissée.

Et encore, je ne parle même pas des retours de vacances. Vous savez, ceux où se faire trancher un bras au couteau à beurre plutôt que d’aller bosser semble être un deal plutôt satisfaisant ? Ce moment où tu sais que tu vas devoir affronter tes collègues, tel un toréro végétarien se laissant submerger par ses émotions – tous les « alors c’était bien les vacances ? » (Non, c’était nul et je suis tellement happy de te revoir 🙄 ), « ça va, tu es reposé.e » ? (Oh ta gueule ! Bien sûr que non !) et autres « oh la la, trois semaines de vacances et tu trouves que c’est pas assez, je ne sais pas ce qu’il te faut moi, hein » qui donnent envie de réaliser un remake de La Dernière Maison sur la Gauche – grandeur nature. Et nous sommes beaucoup à nous accorder sur le fait que « reprendre le travail » se fait pratiquement toujours dans la douleur.

Alors j’analyse. Pourquoi est-on si mal ? A force, ne devrions-nous pas être habitués ? Ne débloquerais-je pas total, comme d’hab ? Je ne crois pas ! Parce que si ce phénomène est décuplé chez moi (je le répète, on ne refera pas l’angoissée chronique que je suis…), je sais aussi qu’une proportion absolument dingue de personnes qui m’entourent avouent à demi-mot souffrir d’un mal analogue. Je m’interroge. Pourquoi déprimons-nous autant à chaque retour au travail, allant jusqu’à gâcher et grignoter un peu plus les rares moments de répit que le joyeux monde de l’entreprise nous offre gracieusement chaque semaine ? Parce qu’on ne veut pas s’infliger quelque chose qui nous rend malheureux.ses après avoir passé 2 jours à faire ce qui nous plaît vraiment.

Soyons tout à fait réalistes, le fait de déprimer le dimanche, c’est n’est pas et ça ne sera jamais normal. Le fait d’hésiter à arroser son repas dominical de ciguë ne devrait pas faire partie du pack de départ « bienvenue dans le monde du travail ».

A une époque plutôt lointaine où cette terreur du lundi était devenue relativement invivable, j’avais beaucoup lu Lyvia Cairo, la fondatrice de jemecasse.fr (qui a bien évolué depuis !) et j’avais décortiqué avec attention les articles où elle prônait une « vie sans lundis ». Ça m’avait énormément parlé à une époque où ce fameux lundi sonnait comme un glas pire que la mort, au moins un cran au-dessus. Et je crois que c’est la clef pour anéantir cette terreur de la reprise : s’orienter vers une activité où le lundi n’existe plus. Où on arrive le dimanche soir sans boule au ventre à l’idée d’aller travailler. Et je sais que ce n’est pas évident. J’ai conscience qu’il faut qu’on évacue des montagnes de croyances limitantes avant de réaliser que c’est bel et bien possible.

la déprime du dimanche soir

Le problème trouve ses racines jusque dans l’étymologie du mot « travailler » qui signifie, en somme, torturer avec un trepalium, sorte d’instrument médiéval à 3 pieux – conçu pour occasionner un max de douleur. Fun, isn’t it ? Depuis la nuit des temps, on imprime dans l’inconscient collectif que travailler, c’est forcément en baver un peu. Sinon « ce n’est pas du travail ». Combien de débats enflammés ais-je eu avec certains de mes proches qui refusent de considérer les dizaines d’heures que je consacre chaque semaine à l’écriture comme un travail effectif, parce « ça ne compte pas, tu aimes ça ». Vous êtes chiés les gars, quand même ! Cependant, j’arrive à faire la distinction entre les autres (qui sont englués jusqu’au coup dans le slime infernal du « travail-souffrance ») et moi-même qui ait un peu plus avancé sur le sujet. Ce qui me fait venir au conseil numéro un : commençons à réfléchir à une activité qui, sans être le nirvana total (ça n’existe pas) pourrait nous apporter du bonheur au quotidien. Je crois, surtout dans le monde actuel, que ça revient à trouver un vrai sens à ce qui occupe la plus grande partie de notre vie, exception faite des bras de Morphée.

Deuzio, il faut d’urgence sortir de cette logique surréaliste qui fait que la plupart des employeurs nous PERSUADENT qu’ils nous font une fleur en nous offrant un travail. Les seules personnes qui ont quelque chose à offrir, c’est nous. Si on analyse, finalement, le boss, c’est celui ou celle qui est bien embêté parce qu’il y a une partie du process qu’il/elle ne maîtrise pas et que quelqu’un d’autre est nécessaire pour l’accomplir dans de bonnes conditions. C’est nous, les salarié.e.s, qui offrons notre force de travail à l’employeur. Nous mettons nos qualités intrinsèques au service d’une personne qui en besoin – et pour cette mise à disposition, on nous verse un salaire en contrepartie. L’emploi salarié, ce n’est rien de plus, rien de moins que ça. Mais, pour une raison que j’ignore, la tendance s’est inversée et ce sont les employeurs ainsi que les décideurs politiques qui nous ont gravé au burin dans le crâne qu’on se doit de baiser les pieds du premier péquin qui nous embauche en intérim. Et pas dans LE travail qui nous correspond, hein. Dans UN travail. Même s’il est à 1000 lieues de ce que nous avons à offrir ! A nous de nous adapter ! On nous effraie avec une soi-disant insécurité constante, avec des responsabilités toujours plus grandes qu’il faut assumer. On nous assure qu’en nous enterrant dans un sombre boulot inintéressant, on la joue « safe ». Mais je vais vous dire une bonne chose, RIEN dans ce monde n’est sécurité. Il peut nous arriver une montagne de merdes inimaginables, nous pouvons tomber malade, nous faire licencier, perdre un proche…Et même qu’à la fin de la vie, on meurt. [Je sais, je viens de plomber l’ambiance – mais patience, la conclusion (joyeuse) arrive ! 😀 ]

Je crois que le monde du travail, tel qu’il est actuellement, est un gâchis inimaginable. Nous venons toutes et tous au monde avec un talent. Avec quelque chose que nous savons faire mieux que les autres. Quand les gens me voient gratter des pages et des pages, la réflexion la plus courante, c’est « oh la la, je ne sais pas comment vous faites, moi j’en serais incapable ». Oui, certes, moi, j’écris, c’est comme ça – c’est un de mes talents. Mais ! Vous êtes aussi capables de bien d’autres choses pour lesquelles j’ai le niveau bulot tétraplégique et…c’est super ! Nous avons tous quelque chose à offrir, un talent qui fait que nous avons une expertise bien particulière, un don que nous prendrons plaisir à exercer et qu’il faut découvrir (si ce n’est pas déjà fait !). Et je suis intimement persuadée que pour que le monde se mette à tourner plus rond, il est urgent que nous commencions à remettre nos « oui mais ce n’est qu’un boulot » en cause et que nous entamions une réflexion sérieuse sur l’activité qui nous permettrait non seulement d’atteindre un certain bien-être, mais aussi de mettre nos talents à disposition d’un monde qui en a besoin. Gardez en tête que nous avons toutes et tous quelque chose d’unique à mettre à disposition, que la sécurité que l’on nous vend est une vue de l’esprit et que pour des dimanches sans déprime, la seule solution reste de pratiquer une activité que l’on aime et qui a du sens au plus profond de nous.

A bas les lundis !

Belle semaine à vous.