C’est arrivé il y a quelques mois, sous la forme d’un évènement qu’on aurait pu considérer comme totalement anodin ou anecdotique. C’était un vendredi soir, il faisait chaud et j’étais, comme toujours, éminemment contente de prendre le chemin du retour pour profiter de deux jours de temps mort bien mérités. Pour une raison X ou Y, des musicien.ne.s avaient arpenté la ville de Luxembourg toute la journée et nous avions eu la chance de pouvoir assister à un petit concert dans le tram. Des musicos nous avaient alors offert une reprise plutôt jazzy d’« Aux Champs Elysées » de Joe Dassin – et même si je ne suis pas hyper fan de l’interprète de « et si tu n’existais pas » – j’avoue volontiers que j’avais été plus qu’agréablement surprise. En week-end. Temps superbe. Musique enjouée qui m’accompagne dans les transports en commun. Y a pire quoi !

C’est donc fort gaiement que j’ai suivi ce joli moment, enchantée par les sessions d’impro entre chaque couplet, à deux doigts de programmer le téléchargement de l’intégrale de Joe Dassin lors de mon retour à la maison…lorsque j’ai été saisie d’horreur. L’espace d’un instant, le monde qui m’entourait m’a réellement terrifiée. Pourquoi ? Parce que je me suis rendu compte, d’un coup, que dans ce tram bondé, j’étais LA SEULE à prêter attention à ce petit concert. Tout le monde était en train de scruter son smartphone avec un inquiétant regard vide, écouteurs vissés bien profondément dans les oreilles. On se serait cru dans I, Robot. Un mec a fait mine de s’intéresser à la musique deux secondes…pour…filmer, envoyer cette miette de moment à quelqu’un avant de se recoller deux bouchons sur les tympans et de repasser en mode hypnose sur Snap, Candy Crush ou toute autre daube. Une fois que les musiciens ont eu terminé, une fois encore, j’ai été la SEULE à les applaudir – applaudissements qui se sont d’eux-mêmes taris au bout de 3 secondes dans une prise de conscience à coup de « vous me faites peur là, les gars, faites quelque chose, criez – si vous êtes vivants, faites-moi un signe BORDEL ! ».

Ce constat m’a mis une belle gifle. Je ne m’étais pas rendue compte que c’en était à ce point-là. Au stade où personne ne réagit plus à rien, même quand un truc intéressant se déroule dans la vraie vie. Depuis lors, ça ne m’étonne presque plus de lire toutes ces histoires de nénettes qui se font agresser dans les transports sans que personne n’intervienne. Parce que s’il y a sans aucun doute de la peur de s’opposer, je crois aussi dur comme fer que certain.e.s sont aussi tellement à fond sur leur téléphone qu’ils ne se rendent même plus compte de ce qui se passe autour d’eux/elles. Et là, tu te dis que ça fout un peu les jetons…Je le constate beaucoup autour de moi : les gens passent leur vie sur internet. Ils s’occupent de leurs profils sur les réseaux sociaux, ils postent des photos de leur vie parfaite sur Instagram (ou commentent celles de la vie parfaite des autres – c’est un peu comme dans tous les domaines, il y a les leaders et les suiveurs !), ils échangent des micros moments sur Snap, twittent à n’en plus finir…et en arrivent au point où ils/elles ne profitent plus de leur vie réelle. 80% de leur temps est passé dans un monde virtuel.

J’en avais déjà discuté avec une amie qui s’était insurgée que certaines crèches renoncent à sortir dehors pour « des raisons d’hygiène et de santé ». Nous avions partagé nos craintes face à un monde qui pousse les gens à ne plus sortir de chez eux, mais surtout face à des enfants que l’on déconnecte le plus tôt possible du monde « réel ». Je me suis pris en pleine tronche le fait que l’on puisse dire à des gamins qu’il ne faut pas sortir parce qu’il y a un grand risque de tomber malade ou de se blesser. Non seulement c’est outrageusement faux (plus on reste confinés à l’intérieur, plus on augmente les bouillons de culture microbiens – en environnements bien souvent surchauffés), mais je trouve aussi que c’est un crime de véhiculer cette idée de nature dangereuse aux enfants, à qui nous devrions marteler qu’elle est précieuse et qu’il faut la connaître pour la protéger. Parce qu’aujourd’hui et c’est une réalité, même les pitchous ne déconnectent plus. Hier, lors d’un chouette après-midi passé sur une brocante, j’ai été sciée du nombre de parents qui avaient filé leur portable à leurs bambins en poussettes. Ces enfants étaient tous complètement déconnectés de ce qui se passait et ne faisait que fixer le téléphone de leurs parents comme des zombies. A cet âge ? Déjà ? Ben moi, je vais vous dire une chose : ça me fout les jetons.

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Concernant le travail, c’est pareil ! Combien de gens vois-je accrochés à leur téléphone pro, même le week-end ? J’en parlais avec une avocate l’autre jour, qui me disait que ça la dérangeait que beaucoup de ses collègues se fassent un devoir de rester joignables et travaillent tout au long de leur week-end. Elle m’a exprimé son envie de déconnecter, de passer du temps avec sa famille…mais aussi de la sensation désagréable d’être prise entre deux feux et de ne pas être une bonne employée. Je l’ai réconfortée et nous avons continué à disserter sur ce fameux droit à la déconnection, encore trop peu appliqué, quoi qu’on en dise. Il y a 20 ans, ma maman passait régulièrement des appels pro le week-end et pendant ses vacances. Elle « faisait ses mails » le samedi. On lui disait notre agacement. Elle se résignait dans un « pas le choix ». Force est de constater qu’en deux décennies, on n’a pas avancé des masses…

Je le dis assez régulièrement, mon community management personnel me pèse. Il faut toujours partager, partager, partager pour gagner en visibilité et se faire connaître. C’est assez usant à gérer au quotidien. Facebook, Instagram, LinkedIn, réponse aux commentaires, lecture d’articles ailleurs…On ne s’en rend pas forcément compte d’emblée, mais c’est HYPER lourd sur une semaine. Et pour une personne comme moi qui aime particulièrement se couper de tout ça, c’est dur-dur. Alors je me focalise sur mon objectif. Sur mon envie de transmettre. Je me dis que c’est pour le mieux. Et je fais le choix de déconnecter volontairement de temps à autres.

Pour tout vous dire, cette année, j’ai décidé de décrocher complètement pendant mes vacances. Je me suis dit « Surtout, pas de prise de tête, tu prends des photos si tu en as envie, pas d’obligation de poster sur les réseaux sociaux – tu es là pour vivre le moment ». Et…j’ai pris 3 photos en tout et pour tout ! Ce qui ne m’a absolument pas empêchée de passer de chouettes vacances et de profiter de tous les villages que je traversais, de tout ce que je mangeais et des moments vécus en compagnie de mes proches. Je sais qu’il y a toujours l’argument du souvenir. *Oui, mais si je prends des photos, c’est pour faire de jolis albums qu’on regardera au coin du feu*. Ben, désolée de te décevoir, mais pas sûr en fait ! Déjà parce que les ¾ du temps, les photos, elles finissent en mode relique archéologique dans placard et on les regarde une fois tous les 8 ans. Ou alors elles pourrissent sur un Cloud sur lequel on ne prend absolument jamais le temps de revenir une fois le long et douloureux import réalisé. Deuzio, ne pas avoir de photos ne signifie pas une absence de souvenir. Lorsque nous étions chez ma maman et son conjoint, après un repas, nous avons plaisanté et échangé pendant une bonne heure sur une personne de notre entourage, que nous adorons et qui a ses petites marottes assez hilarantes. Est-ce que nous avions des photos ? Non, pas une seule mon général ! Et pourtant, quel bon moment nous avons passé ! C’était un peu comme dans les films anciens, quand les personnages principaux se retrouvent autour d’un feu pour se raconter des légendes. On a eu besoin que de notre mémoire (et d’électricité, faute de silex pour allumer ce maudit tas de bois 😉 ) et c’était un vrai moment de partage.

Je finirais sur quelques conseils : forcez-vous à vivre, ne serait-ce que quelques heures par semaines ! Ou bien trouvez-vous des plages pendant lesquelles vous vous obligez à ranger votre smartphone, que ça soit en vacances ou lors de vos week-ends. Vous n’avez pas besoin d’aller au bout du monde pour vivre de folles aventures, je vous assure qu’elles vous attendent bien sagement au bout de la rue. Allez-vous promener, découvrez votre région, lisez-vous un bon bouquin au calme, faites une activité sympatoche avec vos enfants. Faites tous ces trucs dans la vie réelle. Et de grâce, pas de photo sur Instagram 😛

Je vous souhaite une belle journée !

Manon Woodstock.