Le coin des inclassables

Mourir à 30 ans

Maël est décédé il y a presque 3 semaines. Il a décidé que son temps était venu. A dire vrai, ça faisait des années que je n’avais pas eu de contacts avec lui. On s’était « perdus de vue », comme on dit. Pourtant, avant mes 10 ans, il a été mon ami. J’ai passé quelques temps avec lui, chez la même nourrice, et on a joué, on a ri, on a eu de grandes conversations sur le monde, on a fait des bêtises ensemble. Mais aujourd’hui, il n’est plus là. Il ne sera plus jamais là. Il avait 29 ans.

Je n’ai pas passé énormément de temps en sa compagnie, je n’aurai donc jamais la prétention de dire que c’était un ami proche. Je n’ai pas non plus quantité de souvenirs de cette période, éminemment compliquée d’un point de vue personnel, mon cerveau ayant plus tendance à se la jouer Eternal Sunshine of the Spotless Mind quand il s’agit des évènements survenus entre mes 5 et mes 15 printemps. Quoi qu’il en soit, j’ai souvenance d’un garçon gentil, avec moi en tout cas. De quelqu’un qui me ménageait toujours. Qui ne me trouvait pas nulle, avec qui je parlais sans fin, de tout et de rien – comme on savait si bien le faire à 7 ans. Tu étais souvent dans le « trop », mais jamais avec moi – comme si tu avais instinctivement senti que sous le vernis, ma vie était loin de sentir la rose et qu’il ne fallait pas déconner, au risque de me voir éclater comme ce fichu vase Ming que le héros ne parvient jamais à rattraper dans les films. Quelqu’un qui avait tout de suite vu mon hypersensibilité et qui, d’une certaine manière, m’avait tapé sur l’épaule en me disant « ça va aller, tu verras ».

Tu étais fan de films d’horreur et tu me les racontais dans les moindres détails. Grâce à toi, j’ai d’abord vu « Scream » et « Souviens-toi l’été dernier » rien qu’en t’écoutant m’en faire le récit. Tu me disais tous vos sursauts, tous les copains rentrés chez eux en pleurant de terreur – non sans un petit côté fier à bras – pendant que je continuais à fixer l’horizon, les yeux ronds de frayeur, en ressassant sans fin des phrases qui ressemblaient à s’y méprendre à des Haïku, « Un crochet de boucher, vraiment ? »

Je me rappelle aussi du jour où tu t’étais barré à la boulangerie pour acheter des bonbecs sans rien dire à personne, et que Kika, notre nounou, s’était fait un maxi sang d’encre. Alors qu’elle était prête à lancer l’alerte générale et à rameuter tout le quartier, tu étais apparu sur le parvis, juste au-dessus du garage de l’immeuble, en mode « Jésus Christ vous bénit mes frères ». « Hééééé, attendez-moi ». Oh putain, tu t’étais fait sérieusement souffler dans les bronches ce jour-là 🙂 J’étais tellement choquée que j’avais raconté cet « incident » partout autour de moi – dans la cour de récré, à la maison et même au cours de religion (eh oui, cette partie de mon passé me gratte telle une croûte purulente, mais il faut bien avouer que j’ai été « Manon Catho » dans mes toutes jeunes années 😆 ). Mais j’avais beau jouer la grenouille de bénitier effarouchée, on savait très bien toi comme moi que tu m’avais juste secrètement impressionnée avec cet acte de rébellion pure, qui m’a inspiré plus tard et que je continue à me remémorer avec émotion aujourd’hui. Ne jamais faire ce que l’on attend de nous. Emmerder les règles. Merci de m’avoir offert ce souvenir mec.

Quelqu’un qui choisit de mourir si jeune, ça fait forcément écho en chacun de nous. Ça nous confronte à la violence du néant de la mort, à toutes ces questions sur l’après que l’on refuse de se poser, ou alors qu’on élude.

Mais c’est sans compter sur l’énorme claque que l’on se prend en pleine face lorsque l’on se rend compte qu’une grande partie de notre souffrance n’est que l’expression de notre profond égoïsme en tant qu’être humain. Et on ne le contrôle pas forcément, tant il est ancré en nous. Parce qu’au fond, pourquoi est-on malheureux lorsque quelqu’un meurt ? « Je voudrais tellement qu’il/elle soit encore là ». Dans le cas de Maël, c’est d’autant plus flagrant qu’il a fait le choix de mourir. Il l’a décidé. Et si nous sommes tristes, c’est parce que nous voudrions qu’il soit encore parmi nous.

Ce décès m’a complètement déstabilisée. Il a mis un énième coup de pied dans ma fourmilière perso, qui s’en est déjà plutôt pris plein la poire ces deux dernières années.

Son papa, au funérarium, a dit beaucoup de belles choses. J’ai été très marquée par tout ce qu’il a pu nous raconter, et ça s’est, pour une raison qui m’est encore inconnue, profondément imprimé dans mon cerveau. Malgré toute la souffrance que j’ai lue dans ses yeux, il nous a dit qu’il acceptait le choix si violent qu’a fait son fils. J’ai trouvé ça tellement respectueux et honnête. Pendant quelques secondes, j’ai vu l’amour paternel rayonner et c’était juste d’une immense beauté.

Il a dit qu’aux derniers instants de ta vie, tu avais vraiment basculé. Tu n’arrivais pas à trouver ta place dans ce monde et tu ne le comprenais pas. Tout te rendait dingue, toute l’injustice qui dégueule littéralement de ce maudit caillou bleu t’était devenue intolérable. Il a cité un exemple qui a fait grandement écho en moi : à la fin, le simple fait que l’on puisse tirer une chasse d’eau potable de 20L pour évacuer nos excréments alors qu’une grande partie du monde n’a même pas accès à une eau décente te rendait fou furieux. Et là, je me suis dit « mince, il a carrément raison », avec le côté effrayant que peut avoir ce genre de révélation. C’est comme si je me reprenais en pleine poire quelque chose que j’avais déjà compris, mais pas assez. En mode retour de Boomerang inattendu. En tant qu’écolo plus que convaincue et humaniste hyper sensible, je t’avoue que j’ai peur TOUS LES JOURS de passer de ce côté de la barrière. Celui où je considèrerai que le monde est proprement invivable tant qu’il reste comme il est. Depuis lundi, je n’arrive plus à tirer une chasse d’eau sans repenser à ce que ton père a dit. Et je t’avouerais même que je ne la tire plus systématiquement après chaque micro pipi. D’une certaine manière, tu m’as encore fait progresser un peu plus dans ma réflexion.

Ton père a également partagé une discussion qu’il avait eue avec un obstétricien il y a longtemps. Ce dernier refusait de dire qu’il « donnait » la vie et préférait le terme « transmettre ». C’est d’une vérité crue. On a beau se raconter tous les mensonges du monde, se dire que nos enfants nous « appartiennent », la vie ne restera toujours qu’un long fil qu’on peut décider de dupliquer et de donner à un nouvel être. Tout ce qu’il en fera après lui appartiendra toujours. Qu’il décide de suivre un chemin différent que celui qu’on entrevoyait pour lui, qu’il décide de tout foutre en l’air ou qu’il considère que tout cela n’est qu’une gigantesque impasse. Qui sommes-nous pour décider de la vie d’autrui ? Pas grande chose, c’est une certitude absolue.

Je t’avais recroisé il y a quelques années, à Talange, avec ma maman – dans un magasin de verrerie. Tu nous avais dit que tu préparais un BTS et tu avais sagement bipé nos montagnes de tupperwares en verre (que j’ai toujours) tout en tchatchant gaiement. Tu étais souriant, ouvert. Je suis contente de pouvoir garder cette dernière image en tête.

A partir d’aujourd’hui, je choisis de me rappeler, toujours. Que si je suis ivre de vie, que si de nombreux moments de bonheur traversent ma vie en ce moment, que si je suis bien dans mes baskets, d’autres personnes n’arrivent tellement pas à vivre qu’elles font le choix d’en finir. Que des gens meurent de ne pas comprendre pourquoi ils sont arrivés ici-bas, qu’ils étouffent de ne pas réussir à trouver leur place. Je me jure d’essayer de toutes mes forces de trouver la mienne, rien que pour honorer la mémoire de toutes les personnes comme toi.

Je ne crois pas au paradis, mais j’espère de tout cœur qu’il existe un lieu où l’âme peut trouver tout le repos qu’elle mérite. Et je me plais à croire qu’en cet instant, tu t’y trouves, en plus des souvenirs chaleureux qui resteront toujours dans nos cœurs.

Bon vent Maël, j’espère avoir le plaisir de te recroiser dans une autre vie !

Manon.

16 réflexions au sujet de “Mourir à 30 ans”

  1. Les morts jeunes c’est toujours insupportable, et j’imagine d’autant plus difficile à comprendre quand c’est choisi…j’espère qu’il est maintenant en paix là où il est et je te souhaite aussi de trouver un peu d’apaisement. Merci pour cet émouvant partage de pensées et réflexions sur la vie.

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    1. Hello 🙂 Merci pour ton commentaire ! Etrangement, je me sens assez apaisée et ces départs de personnes connues me font réaliser à quel point le rapport que j’entretiens vis-à-vis de la mort a pu évoluer. Je ne considère plus cela comme un déchirement, une injustice – je crois que ça fait simplement partie du deal et qu’il faut l’accepter…Belle semaine à toi !

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  2. L’incompréhension lorsque la mort est choisie, je vois bien ce que tu veux dire… On ne peut jamais entièrement s’empêcher de se demander si c’était entièrement choisi, si un détail n’aurait pas pu faire la différence. On pense à la dépression aussi, on se demande si vraiment ces choix ont été fait dans un état qui le permettait (mais bon qu’est-ce qu’un choix libre…) Et en même temps pas d’autre choix que l’accepter… Ton texte m’a beaucoup touchée. Je crois qu’il y a eu des périodes où les jeunes révoltés par l’état du monde avaient des cadres vers lesquels se tourner, avec des écueils aussi, mais en tout cas il y avait une direction. Faute den trouver maintenant, on bricole une embarcation, et si on est pas doué pour le bricolage, c’est la noyade… On ne pourra jamais empêcher tous les drames mais si on peut œuvrer à offrir une direction, des manières d’agir pour souffler un peu et mettre la tête hors de l’eau, cest déjà ça

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    1. Hello Irene, merci pour ton commentaire. Ce que je garde de tout ça finalement, c’est que malgré tout ce que l’on peut penser, nous sommes les propriétaires de notre vie avec tout ce que cela comporte de terrifiant et de merveilleux.
      Je crois que tu as entièrement raison et je me retrouve pas mal dans ton histoire de radeau. Je trouve que globalement, nous vivons dans un monde de plus en plus égoïste, avec moins de bienveillance, d’empathie – si tu ne rentres pas dans les cases, c’est où tu parviens à tracer ta route tant bien que mal (et ça demande des montagnes d’énergie) ou tu te fais broyer sans que personne ne lève un demi-sourcil.
      Je crois qu’il est effectivement d’une importance capitale de commencer à créer des circuits alternatifs et d’autres modes de pensée dans lesquels les gens se retrouvent et peuvent s’épanouir pour éviter l’asphyxie.

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  3. Manon, tu as réussi à coucher tous ses mots qui représentent un seul mal, la perte d’un copain…
    Merci et bonne continuation camarade 😉

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    1. Bonjour H, un grand merci pour ton commentaire ! Je croyais que ce texte allait être compliqué à écrire et finalement, les mots sont venus tout seuls. Je suis contente que d’autres personnes puissent s’y retrouver. Bonne continuation à toi aussi 🙂

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  4. Woua, c’est très beau et tes réflexions sont si fortes… Ca pousse à se questionner. C’est magnifique, bravo Manon ! Je suis sûre que ton ami d’enfance est touché et heureux de ces belles paroles qui lui sont destinés 💛

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    1. Hello Justine, merci pour ton commentaire. La perte d’un ami – même perdu du vue depuis longtemps, pousse souvent à faire un retour complet sur moi-même – et je trouve que c’est rendre hommage que de le faire. Je suis contente d’avoir réussi à mettre les mots sur tout ça. Passe une belle semaine !

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  5. C’est un très bel hommage que tu as écrit là. Le discours de son papa avait l’air d’être vraiment poignant. Beaucoup de courage à toi, aux proches de Maël et à toutes les personnes qu’il a su toucher pendant 29 ans ❤

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