Telle une rengaine infinie, la question de la légitimité revient sans cesse jouer ses notes mélancoliques dans ma tête. Suis-je apte à dire ça ? Ais-je le droit de m’exprimer sur ce sujet ? Est-ce que j’en sais assez pour partager ce texte sans que l’on me dise que je n’y connais rien ? Quand on écrit régulièrement, je vous assure que c’est à rendre maboul.

Ça bloque, tellement. On a beau rédiger un papier avec toute la passion dont notre petit cœur palpitant est capable, trouver ça d’une fluidité incomparable, être fier.e de sa production, ça revient toujours, comme une carie mal, soignée : « dis, est-ce que j’ai le droit ? ».

La faute à une société encore beaucoup trop élitiste qui imprime au fer rouge dans nos cerveau que seule l’opinion des gens présents à partir du 15ème étage de la pyramide est valable ? Sûrement. Ça me rappelle une amie qui se fermait comme une huitre en présence de gens ayant des situations plus aisées et prestigieuses que la sienne, ou qui avaient une meilleure capacité à formuler leurs idées, au regard de ces fichues normes. « J’ai peur de paraître bête ». Combien de fois ai-je essayé de lui faire comprendre que si elle se posait cette question, c’est qu’elle était très loin de l’être. Admettre son ignorance est une grande preuve d’intelligence. L’espace public serait tellement moins pollué si certain.e.s avaient la présence d’esprit de s’interroger comme elle le fait ! Je me prends à rêver d’un Cyril Hanouna qui se consumerait d’auto apitoiement après chaque canular graveleux, d’une Frigide Barjot qui se rendrait subitement compte qu’elle a été dans l’erreur la plus totale pendant des années (et qu’en fait, elle préfère les femmes 😛 ), et même, soyons fous, d’un Sarkozy qui présenterait des excuses publiques pour avoir pourri nos JT en gesticulant comme un festivalier sous MDMA pendant toutes ces années. C’est beau l’espoir, il parait que ça fait vivre !

Je crois également que ce qui pose problème à l’heure actuelle, c’est que nous sommes entourés d’expert.e.s. En tout. Expert en sémantique, experte en science neuronale, expert en haricots verts, experte en sucre péruvien, on pourrait ne plus s’arrêter et continuer la liste très longtemps ! Le souci de ces personnes savantes, c’est que beaucoup d’entre elles adorent claironner que les autres ne devraient pas donner leur avis, parce qu’ils manquent de savoir. Moi je crois que tant qu’on admet ne pas détenir la connaissance universelle, on peut s’exprimer sur tout. Parce que chacun.e d’entre nous est unique et qu’en tant que « nous », on apportera forcément un autre éclairage et ce pour chacune de nos interventions.

Parce que ne pas se sentir légitime, c’est une manière détournée de dire que l’on ne se sent pas à la hauteur vis-à-vis de cet autre, que l’on ne cesse de fantasmer. Je crois dur comme fer que du moment qu’on le décide, tout le monde peut être légitime pour s’exprimer sur n’importe quel sujet. Ce que l’on dit sera peut-être incorrect, incomplet ou à côté de la plaque, mais on aura participé au débat et dit ce qu’on avait au fond de soi. On aura fait entendre notre voix. J’aime y voir une manière de dire « eh, je suis là moi-aussi ! ».

Nous vivons dans un monde qui adore me faire croire que je devrais me taire. En tant que femme, en tant que personne de moins de 50 ans ou en tant que secrétaire, on aime me transmettre l’idée que « je ne sais pas ». Que ça soit face à des hommes pas toujours conscients de leur immense avantage quand il s’agit de s’exposer sur les réseaux sociaux et autres médias, face à des individus plus âgés qui voudraient nous persuader qu’ils savent tout et que nous ignorons l’essence même des choses, ou encore face à des personnes dans la sphère professionnelle qui aimeraient que j’intègre que ma parole est moins valable que la leur, parce que j’ai fait moins d’études et que je suis en dessous d’eux dans la hiérarchie.

Sauf que j’ai décidé, après un long cheminement intérieur, que si j’existais, si j’étais au monde comme tout un chacun, j’avais le droit de décider d’être légitime. Ça n’appartient qu’à moi. Si j’ai envie de partager ce que je pense sur tel ou tel sujet ou que j’ai besoin que certaines choses sortent, souvent pour aider d’autres personnes confrontées à la même problématique que moi, et bien soit. Si ça ne convient pas à d’autres, qui soutiennent encore dur comme fer cette société où l’on adore se plaindre en privé, mais où se pare d’un mutisme assez incroyable dès qu’il s’agit d’exposer ses idées de manière publique – grand bien leur fasse. Je ne force personne à me lire, encore moins à adhérer à tout ce que je dis. Je le martèle assez régulièrement, ce qui fait la beauté de notre monde, c’est que chacun est différent et que par on ne sait trop quel miracle, ce foutoir innommable tient encore ensemble.

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Finalement, je réalise que ce billet est éminemment lié au précédent. Car la légitimé est intimement liée à la confiance et au fait que les gens se dévalorisent en permanence. Donner son avis de manière publique, c’est réapprendre à croire en soi et en sa capacité à gérer d’éventuelles critiques ou attaques, si d’aventure il y en a (et tout le monde peut le faire, je vous assure). Et puis vous savez, dire, si on analyse un peu le truc, et bien ça participe à vous affirmer tel.le que vous êtes et à vous rendre accessible dans votre entièreté.

Parfois, il m’arrive de voir une étincelle dans le regard des autres, qui sont presque étonnés de me voir écrire. « Tiens, j’imaginais mal ce petit bout de femme prendre sa plume et dire ouvertement ce qu’elle pense. Je ne suis pas forcément d’accord avec tout ce qu’elle dit, mais vraiment, c’est pas si pire ! ». Qu’est-ce que ça m’amuse ! Parce que je sens que ça interpelle carrément. Et je rigole sous cape quand je me dis qu’inconsciemment, certaines personnes (pas tous.tes hein, ne tombons pas dans les clichés 😉 ) doivent encore me ranger dans une case de secrétaire typique « Joséphine Ange Gardien le mardi soir et Magazine people sur la table de chevet ». S’ils savaient qu’en réalité, je suis un horrible croisement hybride de geekette passionnée de jeux vidéo, de BDs et de NBA, doublée d’une intello rat de bibliothèque mordue de films indépendants (tu sais, quand ton conjoint te sort des trucs comme « ah, j’ai vu qu’il y avait un film franco-turc-allemand-danois hier soir sur Arte, je me suis dit « ça, c’est un truc pour Manon » et que tu mourrais effectivement d’envie de le voir, bienvenue dans ma vie) et de pavés illisibles de 1000 pages qui me valent de fréquent regards remplis d’horreur quand je les pose sur mes genoux dans le train. J’adore quand les gens découvrent une micro-facette de ce que je suis et sont étonnés.

Ce qui interpelle aussi, je pense, c’est que je n’hésite plus à être moi. Comme me l’avait martelé Lyvia Cairo lors du coaching que j’avais fait avec elle, « Être toi suffit ». Pas besoin de travestissement, de chemins détournés. Elle m’avait exhortée à dire ce que j’avais à dire, parce que jusqu’à preuve du contraire, personne n’allait le faire à ma place. J’avais pris cette affirmation comme une gifle plus que salutaire. Après tout, ça coulait de source et je refusais de le voir, mais si on se tait, notre parole ne sera jamais transmise. Se taire par crainte de ne pas être légitime revient donc à adopter une posture assez égoïste qui va consister à garder les choses pour soi, sans se demander si ça pourrait aider ou servir à quelqu’un d’autre de les partager. Voilà pourquoi je me bats chaque jour contre mes crises de confiance, celles où je me dis « non, tu ne devrais pas, tu n’as pas ce qu’il faut ». J’ai ce qu’il faut si je le décide. Je suis ici, sur Terre et j’ai le droit inaliénable de décider que ma parole compte.

Et vous, quel rapport entretenez-vous avec votre légitimité ? Vous arrive-t-il de vouloir vous exprimer sur un sujet et de ne pas le faire par peur d’être jugé.e ou mal compris.e ? Que pensez-vous du rôle de la confiance en soi et du regard des autres dans les processus ? J’attends vos réactions tel un chien ayant repéré un saucisson en équilibre précaire sur la table de la cuisine, j’en ai la bave aux lèvres (oui, je sais, ne me remerciez pour cette image extrêmement gracieuse dès le lundi matin, c’est cadeau ! 😀 ).

Je vous souhaite une belle semaine, que votre vie soit douce.

Manon Woodstock.