A l’aube de mes 30 printemps, je m’interroge énormément sur nos rapports au travail. Je vois de plus en plus d’individus malheureux comme les pierres, qui vont au boulot comme ils iraient à leur propre exécution par pendaison. Alors je réfléchis, et j’isole des points qui me semblent poser problème – puis je questionne, jusqu’à mettre le doigt sur un truc. J’observe aussi toutes celles et ceux qui gravitent autour de moi et j’ai envie, ce matin, de vous parler d’une chose qui me frappe de plus en plus : je trouve que nous sommes complètement cerné.e.s par des gens qui se dévalorisent dans la sphère professionnelle. Comme si toute leur confiance s’était évaporée quelque part dans les cumulonimbus au-dessus de leurs têtes.

En France, la société reste très élitiste, comme un peu partout sur ce joli caillou que nous habitons.

La plupart du temps – je ne généralise pas, mais presque – les gens au sommet, les PDG ou les entrepreneurs.se.s à succès ne sont pas vraiment des personnes qui ont démarré de rien et qui débarquent du fin fond de leur cité. Ça arrive, mais c’est encore beaucoup trop marginal. On n’est clairement pas dans une culture typiquement états-unienne de l’American Dream, du self made man / woman (même si on sait tous.tes qu’il y a un terrible envers du décor !) ou tout du moins de l’idée selon laquelle chacun.e, d’où qu’il/elle vienne, puisse avoir sa chance. Alors, j’ai sorti ma plus jolie pelle et j’ai creusé aussi profond que je pouvais. Pourquoi le tout-venant se limite-t-il donc à ce point dans la sphère professionnelle et accepte de rester dans une éternelle posture de Caliméro victime de son sort ? Voici quelques pistes non-exhaustives :

  • A cause de ce que j’appelle la culture du “Une maison, 2 enfants, un berger suisse, un Volkswagen Touran et un crédit sur 25 ans” ou le paradoxe du troupeau de moutons. On a encore tellement d’idées reçues sur ce que doit être notre vie à tel âge, qu’on en devient à peu près aussi terrorisé.e.s que Sarah Michelle Gellar poursuivie par l’infame tueur au crochet dans « Souviens-toi l’été dernier » à l’idée de sortir des cases. Parce que si on en sort, MAIS QUE VA-T-IL BIEN POUVOIR SE PASSER ROBERT ??? *tu la sens, l’angoisse, là ?* 😉 Et puis qui n’a pas entendu le tant redouté “Pense à ta retraite”, proféré à tout va par les ancien.ne.s ? Dès nos plus jeunes années, de la maternelle au lycée, on nous grave au burin dans le crâne qu’il faut la jouer le plus sécu possible, surtout, on ne prend aucune décision un peu Risky Business. Du “Ne fais pas ça, tu vas te faire mal” au “Oriente-toi dans cette filière, ça recrute, tu trouveras du travail”, il n’y a finalement qu’un pas. Nos modes de vies font que l’on devient littéralement obsédé.e.s par l’idée d’être « en sécurité ».
  • On aime s’accrocher au passé et je pense que ça terrorise une bonne partie de la population dans son rapport au moment présent et au futur. Parce que le passé, ça sent bon la naphtaline, et si vous vous concentrez, ça a presque l’odeur de votre grand-mère vous faisant un gros bisou quand vous vous étiez écorché le genou à 5 ans. Le passé, c’est souvent chaud, rassurant, mais surtout : c’est sûr. Je ne sais pas si c’est dans nos gênes d’avoir une telle peur de l’inconnu. Je n’ai pas la réponse et j’avoue que j’y réfléchis chaque jour. Mais quand je vois des gens au bord de la crise d’apoplexie quand on menace de changer leur marque de céréales, je commence vraiment à me dire que c’est oui. On aime être rassuré.e.s à l’extrême et ça nous poursuit dans notre manière d’envisager le travail dans notre vie.
  • Parce qu’on est absolument persuadé.e.s que travail doit forcément être égal à souffrance. C’est comme ça depuis la nuit des temps et que ça sera comme ça jusqu’au jour de l’apocalypse. Je rappelle que le mot « travailler » tire son origine du mot latin « tripaliare » qui signifie, en somme, « torturer ou tourmenter avec un trepalium », sorte d’instrument créateur de bonheur composé de 3 pieux. Ça donne envie de se lever pour aller se faire chier devant un fichier Excel toute la journée, n’est-ce pas ? 😀 ça peut paraître tiré par les cheveux, mais on se rend compte que le fait de travailler est considéré comme une tâche vectrice disons…d’inconfort, pour rester politiquement correcte 🙂 et c’est comme si c’était ancré en nous depuis tellement longtemps qu’on perdait confiance en un ailleurs possible. Cette idée se vérifie très souvent quand on analyse notre manière de considérer les activités de création par exemple, ou quand on se met à juger à l’emporte-pièce quelqu’un qui vit de sa passion. Quand tu exerces une activité qui t’épanouit, la majorité des gens va inconsciemment se mettre à penser qu’en fait, globalement, eh ben tu te la grattes. J’en débats souvent avec mon conjoint, qui a encore beaucoup de mal à envisager le fait que les dizaines d’heures que je passe à écrire chaque semaine sont effectivement un travail (le changement de perspective n’est pas encore gagné, mais j’y…travaille ha ha 😀 ).
  • Parce que je crois que certaines catégories ont tout à gagner à ce que le monde professionnel continue à reposer sur le manque de confiance généralisé. C’est loin d’être nouveau : ça fait chier les élites de partager le gâteau. Elles ont tout à gagner que le système reste tel qu’il est, c’est-à-dire cloisonné, générateur d’inégalités et de manque de confiance en nos capacités. Forcément, le moins de monde il y aura pour tenter de viser les sommets, le plus de chances elles auront de perpétuer ce système si avantageux pour leurs pairs. Je pense qu’on inculque réellement une autre manière d’envisager les choses aux enfants dont les parents sont issus de CSP+++. On voit bien qu’ils ne vont pas dans les mêmes écoles que le tout-venant et qu’ils restent « à part » dans des circuits bien lubrifiés et ce tout au long de leur scolarité. Une fois arrivés sur le marché du travail, ils sont remplis de confiance (en plus de profiter du super carnet d’adresses de papa-maman), tout simplement parce qu’on leur a répété que le monde leur appartient. On leur a toujours rabâché qu’ils étaient importants et différents, donc…ça joue ! Moi qui ai fait toute ma scolarité dans le public et dans des établissements pas forcément prestigieux, je peux vous dire que le mot d’ordre a toujours été « pourvu que tu trouves un bon travail ». On ne s’est jamais réellement concentré sur ce pour quoi j’étais faite. Le leitmotiv principal a toujours été « J’espère.que.tu.signeras.vite.un.CDI.STOP.bisous.et.bon.courage.STOP » 😆 Donc forcément, face aux élites à qui on martèle qu’elles vont tout déchirer, le match est un poil déséquilibré…
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Le Graal moderne

Bon, Manon, c’est bien beau toutes ces constatations déprimantes, mais maintenant, mes tartines sont en train de me rester sur l’estomac et j’aimerais un peu de positivisme ! Tu fais péter des pistes pour sortir de marasme ? :

  • Je crois que la sécurité, tant encensée dans nos sociétés modernes, n’existe pas vraiment. Même en ayant pris toutes les précautions du monde, CDI archi validé, pas de vagues au travail, heures à gogo, et cetera, je ne suis pas sûre qu’on soit à l’abri d’une couille dans le piano. Quand on voit que notre cher Manu se sert désormais du code du travail comme cale pour son meuble rempli d’assiettes à 400 balles la pièce, on a peu de raisons d’être optimistes. La France va bientôt devenir une terre aussi désolée que le Luxembourg où l’on pourra virer les gens à tour de bras sans se justifier. Alors POURQUOI rester dans des jobs qui sous-exploitent votre potentiel ? Vous pouvez faire tellement mieux ! « Oui, mais j’ai des enfants, un crédit à payer, j’ai beaucoup de responsabilités… »…Mais figure toi qu’on en a tous mon coco !! J’ai toujours trouvé diablement hyprocrite de légitimer son propre malheur en pointant systématiquement autre chose que soi pour en désigner la cause. Qui te dit que tu ne vas pas tomber malade, faire un burn out ou une dépression, perdre ton boulot pour une raison x ou y, divorcer…Il y a plein d’alea qui vont nous mettre en situation de risque dans la vie et guess what ? On s’en sort souvent mieux qu’on ne le croit. Il devient urgent de changer de perspective quant aux risques encourus sur le marché du travail. Je vais dire une chose très clichée : il vaut mieux que vous ayez des remords à avoir tenté quelque chose et à vous être bien crashé.e (et relevé.e), que de vivre éternellement avec le regret de n’avoir jamais rien essayé dans votre vie.
  • On a tendance à l’oublier, mais la vie, c’est quelque chose de fini. Alors vivez, amusez-vous, prenez des risques !!! Et de grâce, laissez votre entourage en prendre sans les culpabiliser ! Êtes-vous au courant que nous allons, en fin de compte, toutes et tous y passer ? Peut-être ais-je déjà fait ma midlife crisis à 27 ans sans m’en rendre compte, mais figurez-vous que j’ai l’impression de plus en plus forte que nous vivons comme si nous étions immortel.le.s On reste dans les clous. On se fait chier, on ne réalise pas nos rêves, mais on se console en se disant que l’on va « compenser » 40 ans de malheur professionnel minimum pour, aller quoi, 20 ans en bonne santé (si tout va bien) à “profiter” ? Le deal ne me paraît pas très fair !
  • Retrouvez confiance en vos capacités propres. Ça peut paraître affreusement culcul la praline, mais OUI, vous êtes bien un flocon de neige vraiment spécial dans l’océan de l’humanité. Jusqu’à preuve du contraire, vous êtes la combinaison génétique unique de deux individus uniques, et on continue comme ça jusqu’à l’infini et au-delà. Il n’y a absolument personne sur 7,5 milliards d’êtres humains qui est exactement comme vous. En tant qu’individus, vous avez la responsabilité d’offrir vos talents au monde et aller les gaspiller dans un boulot insipide qui sous-exploite votre potentiel est un terrible gâchis pour l’humanité toute entière.
  • Gardez en tête que dans la vie, tout est possible. Quand on y pense rien que 2 secondes, l’existence dans laquelle nous sommes embarqué.e.s bien malgré nous est un tel foutoir, que je me demande très souvent comment nos sociétés parviennent à ne pas basculer dans le chaos le plus total. Réapprivoisez la folie, remettez le fun au cœur de votre vie ! Nous vivons quotidiennement dans ce qui pourrait s’apparenter au plus gros bordel de toute la galaxie, alors si on ne s’amuse pas et qu’on ne prend pas de plaisir, où est l’intérêt ?

Et vous les ami.e.s, que pensez-vous du manque de confiance général des gens dans le monde du travail ? Voyez-vous des pistes pour améliorer les choses ? Envie de me parler de la migration périodique du canard Colvert ? J’attends toutes vos réactions avec la plus grande des impatiences.

Des bisous dans le cou.

Manon Woodstock.